Emilie-Fictions

Blog d'Emilie-fictions

    Hey, je rebosse beaucoup un roman terminé pour l'envoyer en maison d'édition, mais je continue d'écrire aussi ! Des nouveautés arrivent ! (05/07/2018)

  • 899 visits
  • 74 articles
  • 271 hearts
  • 25 comments

PUB's et autres réponses. 09/05/2018

Cet article est pour ceux qui :
 
- veulent m'inviter à visiter leur blog
- veulent répondre à un commentaire que j'avais laissé sur leur blog
- autre (qui ne concerne pas mes textes, bien sûr).
 
Merci de commenter en bas de cet article, et de cet article UNIQUEMENT !
 
Ca m'évitera de faire le tri et d'avoir des commentaires sans rapport avec mes chapitres.
Pour ma part, je répondrai aux commentaires reçus sur mes textes à l'endroit même où ils seront postés, donc sur mon propre blog. Pourquoi ? C'est bien beau de parler du respect de celui qui a commenté (parce que lui éviter un clic supplémentaire c'est du respect, hein... ^^), mais je pense d'abord au respect des lecteurs. Il y a le type de lecteur qui aime lire les commentaires et leurs réponses, et que ça saoule de passer d'un blog à l'autre pour tout lire. Ce n'est que dans le cas où j'aurais posté un commentaire à quelqu'un qui décidera de répondre en commentaire à cet article que je répondrai sur le sien.

Sommaire. 09/05/2018

Voici un sommaire (non cliquable) qui présente les différentes oeuvres postées sur le blog (dans l'ordre dans lequel elles apparaissent. Les titres en rose désignent les histoires à contenius sensibles. Merci de ne pas lire les histoires concernées si vous êtes trop jeune ou trop sensible.
Sur cet article, vous pouvez également demander à être prévenu lors de la publication de nouveaux chapitres, pour la ou les histoires de votre choix.
 

 

Fiction n°1 : Mon père, ce héros.
Fiction n°2 : La Belle aux Yeux de Lune.
Fiction n°3 : La Croqueuse de Ciel.
Fiction n°4 : Elle que j'aime tant...
Fiction n° 5 : Violée.

Tags : sommaire

Fiction 1 : Mon père, ce héros. 11/05/2017

 Aux yeux de toute la ville, Hugo, un ancien militaire à la retraite, est un   véritable héros. Pourtant, Cassandre et Nadège, sa femme et sa fille, vivent un   véritable calvaire à cause de lui. Violence psychologique, violence physique,   viol, chantage affectif : tous les coups sont permis pour leur faire subir le pire   et se sentir tout puissant !
 
 
 
 
 
 
 
 
 Nota Bene : Cette histoire comporte des scènes de violence et n'est pas   destinée aux plus jeunes ou aux plus sensibles.

Tags : sommaire

Chapitre 1. 29/04/2018

 
— Nadège, reste ici un instant.
 
Comme toujours, à la seconde même où la sonnerie avait retenti pour annoncer la fin des cours, je m'étais levée hâtivement de ma chaise pour me précipiter hors de la classe, mes affaires déjà rangées depuis deux bonnes minutes. J'étais sur le point d'ouvrir la porte de la salle de classe pour sortir, lorsque Monsieur Pichot, mon professeur de mathématiques et professeur principal, m'avait interpellée.
 
Un bref instant, j'hésite à faire comme si je n'avais rien entendu, mais c'est trop tard : j'ai été surprise et ai marqué un temps d'arrêt. Dans un soupir, je ferme les yeux en priant le ciel pour qu'il ne me retienne pas trop longtemps, puis, en cachant mon agacement et mon angoisse autant que faire se peut, je fais demi-tour et me place, droite comme un i, devant le bureau des professeurs pour lui faire face. Ma vie est réglée comme un coucou, et il ne faut absolument pas que ça change ! Les jours passent et se ressemblent tous, et c'est très bien comme ça...
 
En attendant que tous mes camarades de classe sortent, je pose mon regard sur les murs jaunis, fissurés et sales. Une fois de plus, j'observe les dessins qui y sont affichés, dans une vaine tentative de rendre l'atmosphère de la pièce plus vivable. Il y a des soleils, des arbres en fleurs, des chevaux, et, ça me saute aux yeux désormais, des couleurs vives partout, encore et toujours. Maintenant, je sais pourquoi j'avais refusé de participer à ce que j'avais qualifié de « mascarade » : qu'aurait-on pensé de moi si j'avais dessiné un dessin terne et triste, alors que mon père est un héros et que je devrais être la fille la plus heureuse de la planète ?
 
En essayant de fuir toutes ces pensées qui m'assaillent, je me concentre sur les bruits de pas des autres élèves, jusqu'à ce qu'ils s'estompent. Leur lenteur m'exaspère, même si habituellement, je dirais qu'ils sont rapides mais que je le suis mille fois plus. Lorsqu'ils sont tous sortis, je laisse s'écouler quelques secondes, le temps de reprendre contenance et d'être certaine que ma voix ne me trahira pas.
 
— Un problème, Monsieur ? demandé-je, faisant un effort considérable pour ne pas bégayer malgré tout.
 
Monsieur Pichot ne répond pas immédiatement. Lentement, bien trop à mon goût, il tourne les pages d'un de ses légendaires petits carnets, dans lesquels il note toutes ses remarques et celles de ses collègues concernant ses élèves.
 
— Nadège, tu risques d'être envoyée en conseil de discipline, c'est grave, tu sais ?
 
Je déglutis : je risque le renvoi, et même pire si je vais en conseil de discipline. Et même sans ça, le résultat serait catastrophique. Non seulement papa et maman seront en colère contre moi, mais une fois de plus, des messes basses derrière mon dos demanderont comment un héros comme papa peut avoir engendré une fille ingrate et mal éduquée telle que moi.
 
— Qu'ai-je fait, Monsieur ? demandé-je, mes yeux s'arrondissant de stupeur et de surprise.
 
Aujourd'hui, j'ai sagement passé les heures de cours à dessiner dans les marges de mes cahiers sans importuner qui que ce soit. Quant aux récréations, je les ai passées à lire un livre, mes écouteurs sur les oreilles, sans avoir mis de musique, pour m'isoler du monde extérieur.
 
— Tes autres professeurs sont encore venus se plaindre de ton comportement : ça arrive de plus en plus souvent. Ils te surprennent en train de fumer dans les toilettes, tu leur réponds avec insolence, tu n'écoutes rien en cours, tu dors pendant les cours d'anglais et tu ne vas à aucun cours d'EPS. Quant aux retenues, plus aucun professeur ne t'en donne parce que tu ne t'y rends pas. Et pour clore le tout, ton bulletin scolaire est catastrophique. Tu as quatre de moyenne, quatre ! La seule matière à laquelle tu t'intéresses est la mathématique. Ça ne peut plus continuer, Nadège. Si tu ne changes pas rapidement d'attitude, tu vas véritablement passer en conseil de discipline, et ce n'est pas une menace en l'air pour te faire peur. A ton arrivée dans l'établissement, tes professeurs et moi-même avions convenu d'être souples avec toi, jugeant que ce n'est pas facile de vivre un déménagement et de s'intégrer dans une ville inconnue. Mais tout le monde est à bout : Madame Poilu a même les cheveux qui se dressent sur la tête dès que ton nom est cité dans une conversation ! Tu es gentille et intelligente, tout le monde s'accorde à le dire, mais tu ne t'intéresses à rien et ne respectes personne. Même certains élèves commencent eux aussi à se plaindre de toi. C'est vraiment dommage. Si quelque chose ne va pas, tu peux en parler, nous sommes là aussi pour ça, mais les bêtises et l'insolence ne sont pas la réponse à te problèmes et ne le seront jamais, d'accord ?
 
A travers ses lunettes, ses yeux me transpercent et me glacent le sang. J'ai l'impression d'être passée aux rayons X. J'ai la sensation que des tic-tacs oppressants d'horloges, pendules et montres en tous genres me vrillent la cervelle. Une seule chose m'obsède pour le moment : je suis en retard et papa attend déjà devant le collège. Je n'ai qu'une hâte : me précipiter à l'extérieur et monter dans la voiture de papa pour partir d'ici, et le plus vite possible.
 
— Oui Monsieur, me contenté-je de répondre.
 
S'il m'avait parlée à un autre moment de la journée, je ne me serais pas laissée faire et aurais parlementé, me défendant bec et ongles, mais ma montre indique déjà seize heures six et papa aurait dû démarrer la voiture à seize heures cinq pour rentrer à la maison.
 
Tout se bouscule dans ma tête : j'ai horreur de mentir, mais j'y suis contrainte sans arrêt, pour le plus grand bien de tous. Cette fois, c'est différent. J'ai beau me remuer les méninges, je n'ai aucune idée de ce que je vais bien pouvoir inventer pour expliquer à papa pourquoi je suis sortie aussi tard de l'enceinte de l'établissement. Il met un point d'honneur à être toujours ponctuel, et sa routine quotidienne doit être la nôtre, à maman et à moi.
 
— Je ne t'ai pas retenue uniquement pour ça, précise Monsieur Pichot, alors que, tête baissée, je croisais les doigts derrière mos dos pour qu'il me laisse partir maintenant.
 
Tant bien que mal, je réprime une moue de déception.
 
— Vraiment, Monsieur ? réponds-je après avoir dégluti.
 
Malgré ma volonté, ma voix est montée dans les aigus, mais il ne semble pas s'en formaliser.
 
— Tes parents ne sont pas venus à la réunion parents professeurs, et ils ne répondent à aucun de mes courriers ou appels. J'ai absolument besoin de leur parler.
 
— Vous pouvez me parler, Monsieur, je passerai le message.
 
Dans mon langage, ça veut dire « rêve toujours », mais il n'est pas obligé de le savoir. Depuis mon arrivée dans ce collège, je passe mon temps à mentir et à intercepter tous les courriers adressés à mes parents. C'est un miracle absolu qu'il ait téléphoné à chaque fois que papa et maman étaient absents. Je connais leurs habitudes par c½ur : à chaque fois j'ai pu effacer les messages laissés sur le répondeur sans me faire surprendre.
 
— Non, je dois vraiment m'entretenir avec eux en tête à tête. Mais donne-moi ton carnet de correspondance. Je vais leur écrire un mot. Rend-le moi signé et avec une réponse me proposant un horaire de rendez-vous, demain, sans faute, me répond Monsieur Pichot, me sortant ainsi de mes pensées.
 
— Oui Monsieur, réponds-je.
 
Maîtrisant tant bien que mal les tremblements de mes mains, je sors mon carnet de correspondance de mon cartable et le tends à mon professeur.
 
Alors qu'il se penche sur mon carnet pour écrire, j'essaye de lire à l'envers, mais c'est impossible car il est gaucher et sa main cache tout. Finalement, après une attente qui m'a semblée interminable tant je suis angoissée, il ferme mon carnet et me le tend. Cependant, lorsque je veux m'en saisir, sa main reste fermement serrée dessus.
 
— Demain sans faute, compris ? Et réfléchis à ce que je t'ai dit : on en reparlera demain à la fin de la vie de classe. Amène aussi tes affaires de sport demain, il est hors de question que tu rates ne serait-ce qu'un seul cours jusqu'à la fin de l'année, quelle que soit la matière !
 
— Oui Monsieur.
 
Je tire un peu plus sur mon carnet de correspondance, pour faire comprendre que je veux partir. Il le lâche, une moue sceptique sur le visage. Il ne sait pas que c'est la panique qui dirige mes actes : il pense certainement que je ne prends pas au sérieux cette conversation. Comment pourrait-il imaginer une seule seconde que je suis terrifiée, et que ses dernières paroles ne m'ont en rien rassurée ?
 
— Au revoir, Monsieur, dis-je avec précipitation en me dirigeant vers la sortie de la salle de classe.
 
Non seulement je dois fuir son regard inquisiteur au plus vite, mais en plus il est quatre heures et quart. Je commence à courir comme si ma vie en dépendait. Règle numéro une : ne jamais faire attendre papa. Malheureusement pour moi, il m'attend, les bras croisés contre son ventre, accoudé au mur de l'entrée de l'établissement. Un groupe de filles le regarde avec admiration, l'idéalisant en rêvant d'avoir un père, ou même un petit ami, comme lui. Les garçons, eux, l'admirent également, mais avec jalousie : non seulement c'est un héros, mais en plus, les femmes et les filles n'ont d'yeux que pour lui.
 
Papa est un ancien militaire. Il est à la retraite depuis environ un an. Nous avons emménagé dans notre nouvelle ville il y a huit mois. Quelques jours après, les habitants parlaient déjà de lui comme d'un sauveur, avant même qu'il ne décide d'être pompier volontaire. Alors qu'il visitait la ville, il est passé dans une petite rue déserte. Il a entendu des cris d'enfants paniqués. Leur mère s'était endormie avec une cigarette à la main, et leur maison était en train de brûler. Il n'a pas pu sauver la mère, mais les deux enfants, âgés de six et huit ans, sont sains et saufs. Depuis, pas un mois ne se passe sans que papa ne fasse parler de lui avec un nouvel exploit.
 
— Comment s'est passé ta journée ? me demande-t-il en prenant mon cartable pour le mettre dans le coffre de la voiture.
 
Sur la banquette arrière, un immense bouquet de fleurs prend toute la place. Exceptionnellement, je vais devoir m'asseoir à l'avant, à côté de papa.
 
— Très bien, mais Monsieur Pichot m'a retenue à la fin des cours pour me parler. Il veut vous voir, maman et toi.
 
J'ai dû faire des efforts considérables pour parler normalement, avec une voix enjouée et insouciante, alors que la peur me serre les entrailles : je n'ai pas trouvé de mensonge valable. A la seconde où la voiture a démarré, un silence pesant s'est installé, puis papa, qui gardait les yeux fixés sur la route, les poings serrés de colère sur le volant, a demandé :
 
— Il nous veut quoi ?
 
Réfléchissant au meilleur moyen de lui faire signer mon carnet de correspondance, je ne l'entends pas tout de suite. Il klaxonne, me faisant sursauter, avant de répéter :
 
— Il nous veut quoi ?
 
Sa voix est glaciale, il a l'air vraiment très en colère. Je m'empresse de répondre, en sueur.
 
— Je ne sais pas. Il veut un rendez-vous parce que vous n'étiez pas à la réunion parents professeurs.
 
— J'espère que c'est pour nous dire du bien de toi, Nadège, n'est-ce pas ?
 
— O... Oui. J... j'espère aussi...
 
Comme toujours, il n'a pas besoin d'élever la voix pour m'effrayer, et même si je sais pertinemment que j'aggrave les choses en lui mentant, je ne peux pas m'empêcher d'obéir à la peur. Il est évident qu'aucun professeur n'aura dit du bien de moi à Monsieur Pichot, et qu'il va leur parler de mon mauvais comportement.
 
A nouveau, un silence s'installe, qui dure, cette fois, jusqu'à la fin du trajet jusqu'à la maison. J'en profite pour décider du meilleur moyen de limiter les dégâts : je vais mettre mon carnet de correspondance sur la table basse du salon et me précipiter dans ma chambre pour faire mes devoirs. Avec un peu de chance, il oubliera ma présence jusqu'au repas.
 
Une fois arrivée à la maison, alors que je me dirige vers la dite table, mon carnet de correspondance à la main, un violent coup de pied dans le dos me projette au sol. Ma tête vient se fracasser contre le bord en briques de la cheminée.
 
— Ne me fais plus jamais attendre, gronde papa en m'agrippant par le bras pour me relever.
 
J'ai enfreins la règle numéro une, et je vais le payer très cher... De l'urine chaude s'écoule le long de mes jambes et forme une flaque à nos pieds. Papa éclate de rire, méprisant. Une gifle claque sur ma joue droite. Puis deux. Puis trois... Il m'envoie un coup de genou dans le plexus solaire, et je me plie en deux. Après plusieurs autres coups, il me lâche le bras et je m'écroule, le visage dans ma propre urine, à laquelle se mêle le sang qui s'écoule de ma tête. Mes yeux se ferment sur la vision de papa me rouant de coups de pieds et hurlant la rage qu'il a contenue pendant tout le trajet en voiture. Je perds connaissance.
 
« Nadège, reste avec moi »

Une voix douce et claire se fait entendre, se répétant en écho, et une lumière vive m'éblouit, de laquelle sort une main tendue, m'invitant à la saisir.

Je me sens merveilleusement bien, j'ai l'impression d'être sur du coton. Je ressens une immense paix intérieure, et je n'ai mal nulle part, même si j'ai au fond de moi l'intuition que je devrais être un train de souffrir. C'est comme si toutes les émotions négatives n'existaient pas : je ne ressens que bien-être, douceur et amour.

« Qui es-tu ? »

Ma bouche forme un O de surprise : je ne reconnais pas ma propre voix, d'habitude si rauque et si agressive. Fascinée, je l'écoute et me concentre sur ses échos, comme si c'était un chant traditionnel, un chant qui vient de mon âme et qui moi-seule peut entendre et comprendre. J'ai l'impression qu'elle rebondit contre des murs invisibles pour former une réverbe obsédante qui me rappelle les berceuses de mon enfance.

« Je me sens si seule, reste avec moi. Je suis ton amie»

« amie ». Cela fait une éternité que je n'ai pas entendu ce mot. Avant, j'avais plein d'amis : j'étais chaleureuse, avec un côté sarcastique gorgé d'humour et de bons sentiments. J'étais aventureuse et curieuse, j'aimais être au centre de l'attention, mais avec une fausse nonchalance et une insouciance un peu exagérée. J'étais bavarde et ne doutais de rien, quelqu'un de passionné qui ne reculait jamais devant le plaisir d'animer un débat quand j'avais un avis tranché sur un sujet quelconque. Puis je suis devenue morose, agressive, pince-sans rire, et il est désormais très difficile de me tirer un mot. Tout le monde s'est lassé autour de moi, personne n'a compris. J'avais besoin qu'on m'entoure plus que jamais, qu'on me soutienne, mais tout le monde s'est éloigné, et je me suis retrouvée seule avec moi-même. Quand nous avons déménagé, j'ai mis mon ancienne vie aux oubliettes, et n'ai pas gardé le contact avec les rares personnes qui m'adressaient encore la parole. Je n'ai pas cherché non plus à me faire de nouveaux amis. Dès mon premier jour dans mon nouveau collège, j'ai fait comprendre, à ma manière, que je ne voulais pas qu'on s'intéresse à moi, alors qu'en réalité, je ne demande que ça. J'aimerais tellement que quelqu'un aille au-delà de la mauvaise image que je donne, veuille briser les préjugés qu'il a sur moi, et essayer de me connaître vraiment, et pas parce que je suis la fille du héros.

Inconsciemment, je tends ma main vers celle qui m'est tendue. Lorsque le bout de nos doigts se touche, une autre voix hurle :

« NON ! Ne fais pas ça ! »

Cette voix me donne l'impression de tinter comme des éclats de verre qui se brisent. Un flash angoissant, tellement furtif que je pense l'avoir imaginé, me renvoie l'image de papa et moi dans la voiture.

« Qui est là ? demandé-je, toujours de cette voix douce qui me surprend.

Je suis toujours merveilleusement sereine, et je comprends pourquoi cette voix me semble inconnue et familière en même temps : c'est la Nadège d'avant qui parle, avec calme et assurance, un brin naïve et très enthousiaste.

« Elle te ment. Tu dois partir, il est trop tôt pour que tu lui prennes la main. »

« Quoi ? Pourquoi ? Ce n'est qu'une main ! »

Je pense ce que je viens de dire, et pourtant, j'ai l'impression qu'un brouillard se lève peu à peu et que je retrouve mes esprits : qu'y a-t-il au bout de cette main ? Qui peut bien être cette soi-disant amie ?

« Regarde. »

« Que... ? »

Soudain, je flotte au-dessus de mon corps et je me vois, baignant dans mon sang, dans le salon, papa continuant de me rouer de coups et de hurler.

« Si tu prends sa main, tu vas mourir, Na'. ».

Alors comme ça, c'est celle que l'on appelle la Grande Faucheuse qui me tend la main ? Une main fine et sans imperfection, pâle et satinée ? Je me serais attendue à un squelette de main, sans chair, sans quoi que ce soit qui rappelle la vie ! Cette main est un mensonge à elle toute seule ! La voix aussi ! Pour la mort, j'avais toujours imaginé une voix masculine inhumaine, toujours dénuée de toute émotion, comme dans le film Le passage. Paradoxalement, je pensais la mort authentique et intègre, ne cachant pas son jeu, mais elle n'est que tromperie...

Lentement, mes doigts s'éloignent de ceux de la main en question. Curieusement, ce n'est pas l'idée de mourir qui m'a empêchée de la saisir, mais ce « Na' » si cher à mon c½ur que je n'ai plus entendu depuis des années, ce « Na' » que seul papa avait le droit de prononcer, parfois avec colère, parfois avec fierté, parfois avec inquiétude...

Maintenant, tout est clair dans ma tête, le brouillard s'est entièrement levé. Lorsque Monsieur Pichot m'a retenue après les cours, je me souviens avoir pensé que rien ne devait changer dans ma routine quotidienne, que tout devait continuer à être réglé comme un coucou, non pas selon mes besoins et envies à moi, mais selon ceux de papa et selon ses volontés. Mais en cet instant précis, je suis sûre d'une chose : j'avais entièrement et indéniablement tort. Tout doit changer : papa, maman, moi, notre quotidien, tout ! Je ne veux pas d'un héros dans ma vie, si ça signifie perdre un père, ce père aimant et drôle que je chérissais tant et dont j'ai fait mon deuil. Je veux gratter la surface de son c½ur de pierre pour retrouver son c½ur en guimauve ! Je veux retrouver cette maman insouciante, naïve et rieuse, avec son regard qui respire l'intelligence et la joie de vivre. Je veux retrouver cette Nadège fière de ses parents, qui adorait aller pêcher et pique-niquer avec eux tous les mercredis et dimanches ! Je veux ne plus jamais avoir peur, pouvoir parler et bouger sans mentir et faire croire que tout va bien, sans avoir à cacher mes plaies, sans la crainte que l'on remarque quoi que ce soit et que l'on me demande des explications. Je veux renouer avec mes anciens amis et m'en faire de nouveaux. Je veux noyer ce silence assourdissant et redevenir la petite bavarde effrontée pleine de bonnes intentions mais pas toujours très diplomate. Je veux que tout redevienne comme avant. Ou que rien ne soit comme avant. Tout dépend de quel « avant » l'on parle... Je veux plonger dans l'oubli, et renaître, nouvelle et éternelle, comme la fleur dans la rosée du matin, magnifique dans ses pétales de solitude qui la rendent droite et fière, imposante dominatrice qui règne sur le monde non pas grâce au pouvoir mais grâce à sa douceur, à sa grâce et à sa somptueuse beauté qui attire les autres à elle pour la renifler et s'imprégner un peu d'elle. Je veux balayer ce vent de souffrance qui m'a emmenée si loin de qui je suis réellement, et si loin de ceux que j'aime. Je veux de nouveau me sentir légère, sereine et insouciante. Je veux rire, chanter, pleurer, danser. Je veux vivre, tout simplement !

Maintenant que je suis déterminée à vivre pour réentendre ce « Na' » un jour, et pour tout changer, je ressens de nouveau la douleur, et la lumière que je vois ne me parait plus si vive et attirante : je suis en train de revenir à moi... La mort se pare, elle joue sur l'apparat, elle se grime. La vie, elle, se vêt de simplicité et d'authenticité. Elle ne ment pas : parfois elle joue, parfois elle frappe, parfois elle rit, mais elle se montre telle qu'elle est, ce que la mort n'a pas fait avec moi. Dans leur duel, la mort a caché ma douleur, la vie me l'a dévoilée. Mourir, c'est ne rien ressentir : la paix et la sérénité que j'ai ressenties n'étaient que factice, car la mort, c'est l'absence. La vie, c'est tout ressentir, absolument tout : les joies et les peines, les peurs et les envies, l'enthousiasme et la lassitude. Et je ne suis pas encore prête à abandonner tout ça !

Peut-être que je fais fausse route, que la vie et la mort ne font qu'un et que mon imagination a tout inventé, mais j'ai fait mon choix : je veux vivre. Je prendrai chaque jour comme si c'était le dernier, et je le vivrai pleinement, pour ne rien regretter le jour de ma mort, et être en paix avec mes souvenirs et mes erreurs passées !

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 1

Chapitre 2. 09/05/2018

— Hugo, je t'en supplie, arrête ! supplie maman.
 
Mes yeux sont lourds, comme s'ils étaient en plomb, alors que, au contraire, j'ai l'impression d'avoir la tête en coton. Ma bouche est pâteuse et les sons me semblent lointains : ils me parviennent comme si j'étais prisonnière d'une bulle de sérénité qu'il ne faut surtout pas briser. Que je ne VEUX surtout pas briser.
 
Pendant quelques secondes encore, je me sens merveilleusement bien, puis je fronce les sourcils : je suis allongée sur une surface dure, dans une substance poisseuse que je n'identifie pas et dont la forte odeur me fait plisser le nez. J'ai les yeux grands ouverts sur le plafond, et ce n'est qu'avec des efforts considérables que je comprends que je ne suis pas dans ma chambre, mais dans le salon, dont je connais tous les détails du lustre par c½ur parce que j'ai passé de nombreuses heures de ma vie à l'admirer. Puis je me redresse, trop rapidement, et la tête me tourne.
 
— Ouille... gémis-je en prenant ma tête entre mes mains.
 
Je viens d'identifier le sang et l'urine qui m'entourent, mais n'y prête plus attention : mon regard s'est posé sur la silhouette floue de maman, gémissante. Elle est allongée sur le canapé, papa au-dessus d'elle. J'ai l'esprit confus, je ne sais pas ce qu'il se passe, jusqu'à ce que la voix de papa s'élève, remplie de colère, et fasse éclater ma bulle de sérénité pour de bon.
 
— Ferme ta gueule, sale pute de merde !
 
Je ne réagis pas immédiatement. Je suis perdue. Petit à petit, ma vision s'éclaircit et je perçois de mieux en mieux les sons qui m'entourent. Alors que je parviens à voir le salon correctement, tout me revient en mémoire. Dans tous les sens du terme, je ne suis plus dans le brouillard.
 
En m'aidant de mes mains, je me relève, non sans difficulté. Mon carnet de correspondance est à mes pieds, collant et maculé de sang. En étouffant des sanglots, je le ramasse et le serre contre mon c½ur, comme s'il s'était agi de la boîte de Pandore ou du Saint-Graal. J'en ai besoin pour me rassurer et faire comme si tout allait bien. Il me rattache au quotidien hors de la maison, à la normalité. Il me permet de tout nier en bloc !
 
Papa n'est pas en train de violer maman en lui hurlant dessus, à la fois fou de jalousie et de colère. Il ne la traite pas de traînée en affirmant qu'elle fait sa pute avec tous ses collègues de travail. Il ne lui prouve pas qu'elle n'appartient qu'à lui en la violant avec toujours plus de force et toujours plus vite. Les vêtements de maman ne sont pas en train de brûler dans la cheminée alors qu'elle pleure et supplie.
 
Maman n'est pas rentrée en retard, et papa ne déverse pas toute sa colère sur elle parce que je l'ai mis de mauvaise humeur. Tous les soirs, il ne la force pas à se mettre nue devant lui pour l'examiner et vérifier qu'elle n'a pas pris du plaisir avec un autre homme. Tous les soirs, méfiant malgré tous les efforts de maman pour lui montrer qu'elle l'aime, il ne l'embrasse pas dans le cou en lui murmurant que c'est par amour qu'il devient fou alors qu'elle fait la cuisine. Elle ne soupire pas de plaisir parce qu'elle l'a déjà pardonné et se blottissant contre lui. Il ne font pas l'amour avec passion sur le plan de travail, et elle ne hurle pas de plaisir et criant son prénom.
 
Rien n'est ma faute, puisqu'il ne se passe rien. Le point de départ n'est pas mon carnet de correspondance, que je serre toujours contre mon c½ur, ni mon retard à la sortie du collège.
 
Et pourtant, ma vue est obstruée par les larmes, et pour nier ce qui se passe réellement sous mes yeux, je nous revois, tous les trois resplendissants de bonheur et souriant jusqu'aux oreilles, visiter le zoo de la Palmyre, le jour de mes cinq ans. A cette époque-là, papa n'était pas le héros des autres, mais il était le mien et celui de maman.
 
Furieuse contre moi-même, j'essuie les larmes qui coulent le long de mes joues : je refuse de pleurer ! Hors de question de donner à qui que ce soit, pas même à moi-même, des raisons de penser que quelque chose va mal...
 
Mon corps couvert de bleus et de plaies n'est que le fruit de mon imagination, et les gémissements de maman sont des gémissement de plaisir provoqués par les caresses et les va-et-vient passionnés de papa en elle. Il ne peut pas être un héros et un salaud en même temps. Et c'est décidé, il sera un héros !
 
Le c½ur brisé, je détache mon regard de maman pour observer la pièce, réfléchissant à un moyen de l'aider. Certes, il ne la frappe pas, et je crois bien qu'il n'a jamais levé la main sur elle, mais j'ai horreur de la voir pleurer et supplier de la sorte...
 
Mes yeux se posent sur l'immense bouquet de fleurs posé au centre de la table à manger. Entre le moment où j'ai perdu connaissance et le retour de maman, papa a pris le temps de dresser une magnifique table pour un repas en amoureux avec maman, pour lui rappeler à quel point il l'aime, encore une fois.
 
C'est en remarquant que les couverts, verres et assiettes sont ceux qu'ils ont reçus pour leur mariage que je réalise que c'est la Saint-Valentin : je n'avais pas fait le rapprochement quand j'avais vu le bouquet dans la voiture. Aujourd'hui plus que d'habitude, elle va tout lui laisser passer et lui pardonner !
 
Cette fois, c'est contre elle que je suis furieuse, et non plus contre moi-même. Et contre papa aussi. Contre la planète entière en fait. Je suis aveuglée par la rage et confuse : tout ce que je sais, c'est que je suis en train d'imploser. Je ne contrôle plus rien, ni mes paroles, ni mes gestes, et avant que j'aie pu évaluer les dangers que je cours et me sentir effrayée, mes mains ont jeté le vase en cristal qui contenait le bouquet sur le sol, le brisant en mille morceaux, et ma bouche a commencé à hurler des mots que mon cerveau est incapable de comprendre.
 
— Pourquoi tu fais ça ? On t'aime nous, on t'aime ! Pourquoi tu nous hais ? Je te déteste ! Salaud ! Connard ! Trou du cul ! Pauvre merde ! Fils de pute !
 
Plus je l'insulte et plus il pâlit. Ses va-et-vient dans le corps de maman ralentissent puis s'arrêtent totalement. Il se retire d'elle et la libère de son étreinte. Instantanément, elle arrête de pleurer et, silencieuse, s'assoit et se cache le visage dans les genoux. Je suis sûre qu'elle aimerait sortir de la pièce, mais elle sait qu'elle ne le peux pas sans la permission de papa. Il n'en a pas fini avec elle, et elle fait tout son possible pour ne pas l'énerver davantage. Patiemment, elle attend un ordre de lui, qui arrive après un silence pesant et, pour moi, effrayant.
 
— Cassandre, prépare de quoi laver le sol, ramène-s-y ici. Après, assois-toi sur ce foutu canapé, regarde-nous et ferme ta gueule. Et ferme la porte derrière-toi ! exige-t-il d'une voix basse mais qui ne laisse aucune place à la discussion.
 
Sans un mot, maman obéit. Elle sort du salon et ferme la porte, les mains tremblantes. Papa se lève et bombe le torse en inspirant profondément, les poings serrés. Terrorisée, je recule de plusieurs pas, en chancelant : plus j'ai peur, et plus je sens que la tête me tourne à cause du sang que j'ai perdu. Je me retrouve acculée au mur, près de la cheminée contre laquelle je me suis blessée un peu plus tôt. Avec un sourire à la fois satisfait, méprisant et sadique, papa m'envoie un coup de poing dans l'estomac, si fort que je me plie en deux. Mais il m'attrape par les cheveux et me traîne au centre de la pièce avant de me jeter au sol. Dans un murmure, il demande :
 
— Tu connais quoi à l'amour, toi ? Sale petite pute !
 
Cette fois, je reçois un coup de pied dans les côtes. Son sourire sadique s'élargit alors qu'il s'empare lentement du tisonnier. Les yeux arrondis de stupeur, je fais non de la tête : je sais ce qu'il a à l'esprit.
 
— Pitié, pas ça. Papa, s'il te plaît. Papa, pardonne-moi, s'il te plaît... murmuré-je implorante.
 
Il éclate de rire en commençant à faire chauffer le tisonnier dans le feu, duquel sort de la fumée noire à cause des vêtements de maman qui brûlent mal.
 
— Non, non, je... S'il te plaît, papa... Je ne recommencerai pas... Pardonne-moi...
 
— Ferme ta gueule ! éructe-t-il avant de me cracher au visage. Déshabille-toi, ajoute-t-il sèchement.
Je suis secouée de sanglots, mais je n'obéis pas : je ne veux pas subir ce qu'il a en tête.
 
Il s'assoit au-dessus de moi, me bloquant les jambes, et me gifle à de nombreuses reprises, de plus en plus fort, en alternant entre la joue droite et la joue gauche. Puis, de force, il me retire mon pull et le jette à travers la pièce. C'est ensuite au tour de mon soutien-gorge, de mon jean, de ma culotte et de mes chaussettes.
 
— Pas bouger, ordonne papa, incisif, comme si j'étais une chienne, alors qu'il se lève en entendant maman rentrer dans la pièce et refermer la porte derrière elle.
 
Il se dirige vers elle et lui murmure quelque chose à l'oreille. Elle opine du chef et retourne s'assoir sur le canapé en frissonnant. Elle est toujours nue, et malgré le feu de la cheminée, elle a froid.
 
En sifflotant, papa recommence à faire chauffer le tisonnier alors que, sonnée, je m'imagine en train de courir vers la porte pour m'enfuir et ne plus revenir.
 
— On va bien s'amuser ! s'exclame-t-il en éclatant de rire, brisant l'attente rythmée par les crépitements du feu et ses sifflements.
 
Ma gorge se serre : j'aimerais hurler de frayeur, mais je n'y arrive pas, et je me replie davantage dans la position f½tale que j'avais prise instinctivement pour cacher mon corps et me protéger. Mais papa ne l'entend pas de cette oreille.
 
— Cassandre, relève-là et tiens la !
 
— Hugo, je...
 
— Fais-le, sinon je te jure que je vais te refaire le trou d'bal tellement fort que tu pourras boire tes tripes en soupe, c'est clair ?!
 
— O... oui, répond maman et s'approchant de moi.
 
Je n'ai plus de force, et je la laisse me relever. Ce sont sur ses joues à elle que coulent des torrents de larmes : je les sens contre mon dos alors qu'elle me soutient debout du mieux qu'elle peut, sa tête appuyée entre mes omoplates pendant qu'elle cherche comment se positionner pour avoir plus de force et de stabilité.
 
— Voilà ! dit-elle enfin, à l'adresse de papa, le souffle court.
 
Il ne lui répond pas et s'approche à nouveau de moi, le tisonnier dans sa main droite. De la gauche, il m'attrape le menton pour me forcer à le regarder dans les yeux.
 
— Tu crois que c'est une manière de parler à son papa ? demande-t-il d'une voix mielleuse.
 
— Non... Non, je... Pardon !
 
Le tisonnier brûlant se pose sur le bas gauche de mon ventre, et je hurle de douleur alors que les sanglots de maman dans mon dos redoublent d'intensité.
 
— De quoi tu m'as traité, ma fille ?
 
— Je... Je n'ai rien dit... Non, non, non, j'ai rien dit... Papa, pitié... Papa, s'il te plaît...
 
Cette fois, le tisonnier se pose sur ma cuisse droite et tandis que je hurle à nouveau, papa répète la question dans un grognement animal. Sous la douleur, je n'arrive pas à réfléchir et je peine à retrouver mes paroles. Maman essaye de me souffler à l'oreille, mais il n'y a que ma douleur que je comprends en cet instant.
 
Papa retire enfin le tisonnier de ma peau.
 
— De quoi tu m'as traité, ma fille ?
 
— De... de... de... salaud.... Et de.... Je sais plus. Pardon papa, je le pensais pas, pitié, arrête... Papa, s'il te plaît...
 
Le tisonnier se pose sur mon genou droit. Je n'arrive même plus à hurler, et cette fois, de la bile sors de ma bouche. L'odeur de chair brûlée, répugnante, imprègne le salon, de plus en plus forte.
 
— De. Quoi. Tu. M'as. Traité. Ma. Fille ? insiste papa.
 
— De fils de pute...
 
Il faut absolument que je me souvienne de tout. Je veux tellement que tout finisse, et c'est le seul moyen !
Le tisonnier se pose sur mon sein gauche, encore peu développé. Je tourne de l'½il et perd brièvement connaissance, rappelée à moi par un jet d'eau au visage.
 
A chacune de mes réponses, il laisse de plus en plus longtemps le tisonnier contre ma peau, et l'air devient très vite irrespirable. J'ai beau implorer pitié encore et encore, il n'épargne aucune partie de mon corps : mollets, jambes, cuisse, entre-jambes, ventre, bras... Ce n'est que lorsque maman, dans un murmure, est intervenue, qu'il a remis le tisonnier à sa place.
 
— Hugo, tu vas finir par la tuer...
 
Je venais de perdre connaissance pour la énième fois et je peinais à articuler un seul mot alors qu'il exigeait une nouvelle réponse de ma part. De soulagement, quand j'ai compris qu'il cédait à maman, je me suis laissée tomber sur le sol, riant et pleurant en même temps.
 
— Arrête ça ! Tu méritais ta punition : tu devrais me remercier de bien t'éduquer... T'es exactement comme ta mère, espèce d'ingrate ! Dis merci !
 
— M... m... merci...
 
— Merci qui ? Merci mon chien ? s'énerve-t-il.
 
— Merci papa.
 
— Lave moi toute cette merde, maintenant. Et ça a intérêt à être impeccable ! Quand tu as fini, file à la cave, tu dormiras là-bas ! s'exclame-t-il, autoritaire, en jetant mes vêtements dans le feu.
 
Depuis que l'on a emménagé, papa n'a jamais réussi à mettre la main sur les clefs du salon. Me laisser nue dans la pièce est son moyen de m'empêcher d'en sortir.
 
— Joyeuse Saint-Valentin, ma chérie. Fais-toi belle, on va au restaurant, dit-il à maman en sortant du salon.
Je le hais. Il fait comme s'il ne s'était rien passé. Il a déjà oublié ma présence juste derrière lui. Dans une semaine, j'aurais douze ans, et pour unique cadeau j'aurai cent euros. C'est comme ça depuis qu'il a changé, depuis que j'ai cinq ans. Il dit que je dois apprendre à économiser, à être responsable, et que c'est pour mes études supérieures. Mais c'est décidé depuis longtemps : si j'économise, c'est pour mon départ de la maison. Penser à ça alors que je frotte le sol me donne du courage, de la force pour subir tout ça un peu plus longtemps. Je vais encore dormir à la cave cette nuit, mais le jour où je partirai, je ne reviendrai jamais, et papa ne sera plus qu'un souvenir lointain ! J'emmènerai maman avec moi et il ne la fera plus jamais pleurer...
 
Pourtant, je soupire, désespérée, lorsque j'entends la porte de l'entrée se refermer derrière eux. Il ne ferme pas à clef, mais je suis belle et bien prisonnière... Il sait que même quand il est absent, il a de l'emprise sur nous. Et c'est pour ça que je suis toujours nue à quatre pattes dans le salon à tout nettoyer alors que je suis seule dans la maison. Il a le contrôle sur tout.
 
De toute façon, je ne peux rien faire d'autre qu'obéir. Ma chambre est fermée à clef, l'armoire à vêtements aussi. Même le meuble de la télévision est fermé. Dans une journée normale, papa ouvre la porte de ma chambre et me donne des vêtements, puis il m'ouvre la salle de bain. Quand j'ai fini de me doucher et de m'habiller, je frappe à la porte pour qu'il m'ouvre et me fasse sortir, puis il m'amène dans la cuisine, où l'on mange tous les trois. Pendant que je suis enfermée dans la salle de bain, maman est coincée dans la cuisine, où elle doit préparer le petit déjeuner. Puis papa me laisse regarder la télévision pendant une petite heure, mais il a le contrôle de la télécommande, qu'il amène avec lui dans la salle de bain pour se laver. Quand il revient, maman est partie pour le travail, et c'est l'heure pour nous de partir aussi. Il ouvre le placard dans lequel il range mes affaires scolaires. Je remplis mon cartable en fonction de mon emploi du temps puis il m'emmène à l'école. Au retour, il m'enferme dans ma chambre pour que je fasse mes devoirs jusqu'au repas. Heureusement pour moi, ma chambre est dotée de toilettes personnelles. Après le repas, nous lisons pendant une heure. Ensuite, lorsque je me déshabille pour aller me coucher, je redonne mes vêtements et mon cartable à papa pour qu'il les enferme.
 
Quand nous sommes arrivés dans la maison, la salle de bain se fermait de l'intérieur. Après de nombreuses heures à insulter la porte et m'avoir jeté un tournevis à la tête, il a réussi à faire en sorte qu'elle ne se ferme que de l'extérieur. A le voir, on aurait pu croire qu'il avait à c½ur d'offrir la maison idéale à sa famille, mais la vérité c'est qu'il avait à c½ur de lui offrir la maison de l'horreur...
 
Je crois qu'il ne s'en rend même pas compte, que le plus important pour lui est le contrôle, et que nous contrôler veut dire pour lui nous aimer à la folie. Nous devons lui appartenir, obéir à toutes ses volontés par amour, et pour lui montrer que l'on sait qu'il fait ça pour nous. Pour lui montrer que ces sentiments sont réciproques.
 
Je crois qu'il a peur qu'on l'abandonne en prenant la fuite, qu'on ne l'aime plus assez pour tolérer la douleur qu'il nous inflige. Je crois que ça explique les barreaux aux fenêtres, les nuits à dormir nues pour se sentir honteuses et ne pas vouloir être vues comme ça, et donc pour ne pas vouloir partir. Je crois qu'il pense qu'être craint c'est être respecté. Son passé de militaire, sans doute...
 
Cela fait des années que je réfléchis au comportement de papa, que je cherche à le comprendre, à le justifier, à le rendre rationnel et logique. Mais aimer, c'est faire assez confiance à quelqu'un pour se montrer vulnérable face à lui, pour lui montrer ses faiblesses. Je crois que c'est pour ça que j'ai crié qu'il nous hait, tout à l'heure. Je crois que c'est pour ça que je l'aime et que je le déteste à la fois. Parce que s'il nous aimait, il ne se servirait pas de nos faiblesses pour nous faire souffrir. Parce qu'avant il était extraordinaire, et on connaissait ses faiblesses à lui : il était vulnérable autant que nous. Puis il s'est forgé un carapace, tellement dure que son c½ur lui aussi est devenu de pierre. Avant, sa douceur et son indulgence prouvaient son amour, maintenant, ce sont ses coups qui le font. Comment deux comportements inverses peuvent-ils tous les deux symboliser le même sentiment ? Je l'aime parce qu'il a été le père idéal. Et je le déteste parce qu'il est devenu odieux !
 
Je renifle bruyamment, mais cette fois, ce n'est pas à cause de l'odeur répugnante qui règne dans le salon. Je me relève lentement et, la tête entre les mains, chancelle jusqu'à la porte. J'ai tout lavé, je dois me rendre à la cave.
 
Le sol en terre est froid sous mes pieds lorsque j'entre dans ce qui sera ma chambre cette nuit. En frissonnant, je m'allonge en chien de fusil. Pendant de longues minutes, je pleure tellement fort que je crains de me déshydrater au point de ne plus avoir ni sel ni eau dans le corps.
 
J'ai froid, et mes brûlures me font atrocement souffrir. Bien plus que ma blessure à la tête. J'ai toujours l'odeur de chair brûlée dans les narines, et je réalise que ce n'est pas l'air qui en est imprégné, mais moi.
 
La lumière du jour entre faiblement par un petit ½il de b½uf. En hoquetant, je me redresse et, pour la première fois depuis le début, j'ose enfin me regarder attentivement.
 
J'essaye de toucher l'une des brûlures qui est sur mon sein gauche. J'ai à peine le temps de l'effleurer que je retire vivement ma main. La douleur est telle qu'elle me coupe la respiration.
 
« Comment tu as pu, papa ? »
 
Papa ne m'avait jamais fait ça avant. Lorsqu'il prenait le tisonnier, c'était pour me frapper dans le dos avec, et la douleur n'était rien face à celle qu'il m'a infligée ce soir. Pourtant, je croyais que c'était le pire dont il était capable.
 
Il m'a déçue. Je croyais qu'il valait mieux que ça, qu'il y avait encore en lui des traces de celui qu'il était avant. Je me suis plantée en beauté...
 
Je n'ai jamais été croyante, mais, alors que je regardais des tourbillons de poussière danser dans la lumière, je me suis agenouillée et, dans une grimace de douleur, ai croisé les mains pour prier.
 
— Notre père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne vienne, que votre volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés et ne nous soumet pas à la tentation mais délivre-nous du mal car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen.
 
A ma plus grande surprise, je réalise que lorsque j'ai dit « notre père qui êtes aux cieux », je faisais mon deuil de papa, comme s'il était mort le jour où il a changé. Je plisse les yeux avec effort, comme pour donner plus de force à mon souhait, et ajoute :
 
— Seigneur Dieu, je sais que je ne te prie jamais parce que je ne crois pas en toi, mais si tu me considères comme une de tes enfants et que tu exauces mon v½u, j'aurais foi en toi et me plierais à toutes tes volontés. Je serais irréprochable. S'il te plaît, rends-moi mon papa heureux et doux qui ne lèvait jamais la main sur les siens. Il me manque. Mais s'il te plaît, épargne-le et pardonne-lui. Je ne veux pas qu'il souffre du regard hostile des autres. Je vis ça et ça fait aussi mal que les coups. Merci si tu le fais. Bonne-huit Dieu, je te parlerai demain !

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 2

Chapitre 3. 16/05/2018

— Na', réveille-toi non de Dieu !
 
J'aimerais tellement pouvoir répondre à papa, pouvoir m'émerveiller parce qu'il m'a appelée Na', comme autrefois. J'aimerais tellement pouvoir lui obéir, et m'élancer jusque dans ses bras dans un éclat de rire. J'aimerais tellement pouvoir lui témoigner tout l'amour que je lui porte. J'aimerais tellement couvrir son visage de baisers, et me plaindre béatement parce qu'il pique avec sa barbe.
 
Malgré l'alarme que j'entends dans sa voix, je me sens extrêmement bien, comme si j'étais allongée sur un nuage, profondément endormie et les pensées tournées vers un merveilleux rêve. Mon cerveau a beau me dire qu'il y a quelque chose qui cloche, mon corps ne réagit pas à ses injonctions pour me faire bouger et me sortir du « sommeil ».
 
— Cassandre ! Cassandre !
 
En même temps que le voix de papa s'élève, je sens qu'on me déplace. Sans que je ne puisse véritablement me l'expliquer, je sais où je suis conduite, je comprends quand papa tourne à gauche ou à droite, et une image mentale de la maison s'imprime sous ma rétine. Je sens que l'on me repose, sur le canapé du salon, si mes sens ne me trompent pas. Puis, tout comme on perçoit les ombres ou le soleil passer sur nous lorsque l'on a les yeux fermés, j'arrive à « voir » que quelqu'un se penche au-dessus de mon visage, alors que j'entends des pas précipités se rapprocher.
 
Grâce à une nouvelle image mentale, je m'imagine en train de plisser les yeux sous l'effort. Je sais que le bien-être que je ressens est factice et dysfonctionnel, et j'essaye de toutes mes forces de m'en libérer pour reprendre le contrôle de mon corps, mais je me sens tellement bien, et l'envie de m'abandonner un peu est si puissante...
 
C'est seulement lorsque maman, un vibrato dans la voix, demande si je respire encore, et que je sens une tête, celle de papa sans doute, s'approcher de ma bouche, certainement pour y coller son oreille, que je trouve la force en moi de lutter. Je commence d'abord par reprendre la maîtrise de mes doigts, puis de mes paupières, et peu à peu du reste de mon corps.
 
Contrairement à ce que j'ai l'habitude de voir en général, c'est papa qui est secoué de sanglots et maman qui arbore un calme effrayant. Son visage me semble si impassible et indifférent que je doute : aurais-je imaginé le vibrato dans sa voix, quand elle voulait s'assurer que je respirais encore ?
 
— Papa...murmuré-je en me blottissant contre sa poitrine.
 
Lorsque j'étais toute petite, mon instinct me poussait toujours vers lui et non vers maman. Comme si c'était avec lui que je retrouvais le confort et la sécurité que j'avais eus pendant neuf mois dans le ventre de maman. Et c'est exactement ce que je ressens en ce moment : un besoin viscéral et primal de protection qui me guide vers lui.
 
— Oh, ma Na', tout va bien maintenant, papa va prendre soin de toi, sussure-t-il encore et encore en me berçant contre son c½ur et en me couvrant le dessus de la tête de baisers.
 
« Alors il faut qu'il craigne pour ma vie pour qu'il redevienne le meilleur papa du monde ?
 
Tandis que je soupire d'aise en fermant les yeux, je n'arrive pas à m'ôter cette pensée de la tête, alors que je pourrais simplement profiter pleinement de l'instant présent.
 
« Carpe diem, ma chère Nadège, carpe diem ! »
 
Qu'importe que je sois encore complètement nue et que mon corps me fasse atrocement souffrir, je suis dans ses bras, et je sens son c½ur battre contre ma joue droite. Et c'est pour moi qu'il bat à toute vitesse ! C'est pour moi qu'il manque parfois quelques battements. C'est pour moi qu'il s'est affolé et a du mal à retrouver un rythme normal !
 
Papa m'aime, finalement ! Plus que tout ! Et il en aurait fait une attaque, si j'avais dû succomber à mes blessures, sinon, pourquoi son c½ur se serrait emporté comme ça ?! Il m'aime, et la peur a ramené à moi mon papa d'avant !
 
Et Dieu m'aime aussi : il m'a entendue et il m'a mise sur le chemin de la mort pour ramener papa sur le chemin de l'amour ! Non seulement il existe bel et bien, mais en plu il est là pour nous !
 
« Merci, merci, merci... »
 
— Je vais appeler le collège pour la signaler absente, annonce maman, et c'est là pour moi que s'arrête l'instant présent.
 
L'image de Monsieur Pichot me tendant mon carnet de correspondance hier en insistant pour que je le lui rende signé demain, donc aujourd'hui, me revient à l'esprit, et j'ouvre de grands yeux angoissés. Je commence à ventiler, alors même que je n'ai jamais eu d'asthme, ni un quelconque autre problème de respiration.
 
— Il faut que j... aille au. Co... llège... Monsieur Pich... ot... Mon carnet... Signer... Le rendez-vous.... Les cours... Le sport...
 
Alors que, de la pièce d'à côté, j'entends la voix de maman discuter au téléphone, je lis dans le regard de papa qu'il croit que je divague, que je raconte des choses sans queue ni tête. Il faut qu'il comprenne !
 
J'ai beau m'agiter et insister pour me lever, me préparer et aller au collège, ni papa ni maman ne cèdent. Finalement, maman part au travail et papa joue le garde-malade. Pendant qu'il appelle les amis retraités qu'il s'est fait depuis notre emménagement pour annuler leur partie de pêche, il garde les yeux obstinément fixés sur moi, prêt à me rallonger immédiatement sur le divan si je tente de m'en lever.
 
Puis, avec ce sourire inquiet qui me rappelle à chaque fois combien il m'aime, il s'assoit à côté de moi et, sa main caressant mes cheveux, commence à me lire mon roman préféré, Dracula. C'est exactement comme ça qu'il m'endormait le soir, quand j'étais toute petite. Seul le livre qu'il tient dans sa main gauche a changé.
 
Pendant quelques minutes, j'essaye régulièrement de me lever et de le supplier de m'amener au collège, trop angoissée pour écouter quoi que ce soit de l'histoire. Puis, la douceur de ses caresses sur ma tête, et celle de sa voix, m'apaise et me berce. Les yeux grands ouverts, je bois ses paroles, focalisée sur les mouvements de sa bouche.
 
Finalement, je m'assoupis, paisible et heureuse, malgré mes membres engourdis. Je rêve que je suis assise au bord d'un ruisseau, les pieds clapotant dans l'eau, et ce n'est que lorsque je me réveille que je réalise que c'est l'eau du bain qui est en train de couler qui m'a inspiré mon rêve.
 
Papa a dû me voir frissonner pendant que je dormais, car je suis désormais recouverte d'un plaid. Lentement, je me lève, laissant tomber ce dernier à mes pieds : il me démange et me donne chaud.
 
De nouveau nue comme un ver, je commence à déambuler dans la maison à la recherche de papa. Je débute par la salle de bain, puisque j'entends toujours l'eau du bain couler, mais il n'y est pas, et la baignoire est encore presque vide. Je finis par le trouver dans la cuisine, sifflotant en battant des ½ufs pour faire , je le devine très vite, mon plat préféré : une omelette au pain perdu.
 
— Papa, on va se régaler ! m'exclamé-je, accoudée sur le seuil de la porte.
 
— Oh, tu es réveillée, ma Na' ? Comment ça va ? demande-t-il avec inquiétude en levant les yeux vers moi.
 
Il continue de battre les ½ufs sans regarder ce qu'il fait, en mettant partout sur le nappe. Les mains devant ma bouche, je réponds en pouffant. Je suis tellement heureuse d'avoir face à moi un papa imparfait, qui fait des erreurs parce qu'il a peur pour sa fille.
 
— Oui, ça va !
 
Enfin, me voyant heureuse, papa parvient à me rendre un sourire forcé. Il n'arrive pas encore à se détendre et à se dire que je vais bien, sans doute.
 
— Je t'assure que ça va ! insisté-je avec un grand sourire.
 
Peu importe que j'aie froid, que ma tête m'élance parfois et que mes brûlures soient douloureuses, Dieu a exaucé mon souhait et j'ai retrouvé mon papa, le meilleur papa du monde, le meilleur papa de l'univers même !
 
Finalement, avec un air espiègle, il tend le bras et remue le pot de sel en l'air. Je comprends immédiatement où il veut en venir et, mon sourire s'élargissant encore plus, j'avance et me saisis du sel.
 
D'une même voix, nous nous exclamons :
 
— Tout est dans l'art de mettre le sel !
 
Enfin, nous sommes de nouveau complices !
 
Quand j'étais toute petite, je refusais obstinément de me séparer de papa, quand il n'était pas en mission militaire. Il devait trouver des astuces pour que je ne reste pas dans ses pattes à pleurnicher en l'empêchant de faire ce qu'il avait à faire. Il me donnait de petites missions en me faisant croire que c'étaient les plus importantes, comme mettre du gros sel dans l'eau des pâtes. Pendant qu'il jardinait, il me faisait même planter des coquillettes, en me disant qu'un magnifique arbre à coquillettes pousserait. « Tout est dans l'art de mettre le sel » est la phrase qu'il me disait lorsqu'il me soulevait du sol pour me mettre debout sur une chaise afin que je puisse atteindre le plat à saler.
 
Nous passons un excellent moment à cuisiner puis à manger. Je sais que cette journée est loin d'être parfaite, mais je ne peux pas m'empêcher d'être euphorique. Je parle à papa avec animation, sans discontinuer. Je ne le quitte pas des yeux, comme si j'avais peur qu'il s'évapore subitement. Lui non plus ne me quitte pas du regard, et ça m'émerveille. Il m'écoute avec le même air que j'avais lorsqu'il lisait à mon chevet.
 
A l'instant même où j'enfourne la dernière bouchée de mon assiette, il se lève et m'ordonne de ne pas bouger. J'opine du chef en continuant à mâcher pendant qu'il quitte la pièce. J'entends ses pas s'éloigner pour se diriger dans la salle de bain. Si mon sens de l'ouie ne me trompe pas, l'eau s'est arrêtée de couler dans le bain. J'entends papa s'activer encore quelques instants, ouvrant ou fermant divers tiroirs.
 
Quand il revient, il me soulève de ma chaise sans crier gare, en murmurant :
 
— Viens par là ma Na'...
 
Il me porte dans ses bras jusqu'à la salle de bain, que je n'avais jamais vue aussi belle depuis que nous avons emménagé. Il m'a fait un bain moussant, au bord duquel il a allumé la bougie parfumée que m'a offerte mémé quelques mois avant de mourir, pour que je pense à elle à chaque fois que je l'allume. Il a déplacé le paravent pour qu'il cache le plan de travail et le grand miroir mural. Seul le petit miroir qui est fixé au-dessus de la baignoire est encore visible.
 
Quand nous entrons dans la pièce, il fait étonnamment chaud, et je comprends que, pour la première fois depuis de nombreuses années, papa a accepté de mettre le chauffage, et donc de « jeter l'argent par les fenêtres ».
 
A notre plus grande surprise à tous les deux, lorsqu'il tente de me poser dans l'immense baignoire remplie d'eau chaude et de mousse, mes mains se resserrent autour de son cou. Je ne veux pas le lâcher ! J'ai attendu trop longtemps de retrouver mon papa, je ne veux pas le perdre de vue maintenant !
 
— Hey, ma Na', qu'est-ce qui te prend ? demande-t-il avec une extrême douceur.
 
— M'abandonne pas, soufflé-je, pleurant presque.
 
Il commence à essayer de me rassurer en me disant qu'il reste près de moi, qu'il veut juste me laver puis soulager mes blessures, mais je pleure tellement en le suppliant que, ne sachant plus quoi faire, il s'exclame, désemparé :
 
— Mais qu'est-ce que tu attends de moi, à la fin !
 
Comme quand j'étais petite, je me blottis contre lui, mon visage au creux de son cou, et murmure :
 
— Ne me laisse pas...
 
Papa soupire, résigné, et marmonne, en me posant délicatement sur le sol :
 
— C'est bon, t'as gagné...
 
C'est ainsi que je me retrouve dans le bain, assisse sur lui, mon dos contre son torse, les yeux fermés et un sourire paisible sur le visage, me remémorant tous les bons moments que l'on a passés ensemble depuis que je suis née. Papa aussi a les yeux clos, mais il est vraiment endormi, contrairement à moi. Parfois, je l'entends marmonner dans son sommeil, et il me serre d'avantage contre lui, son bras gauche passant sous le mien et allant le long de mon ventre, sa main tenant ma hanche droite. Je crois que, même s'il ne l'admettra jamais, lui aussi a peur de me laisser seule.
 
Je finis à mon tour par m'endormir, tellement je me sens bien. Nous ne nous réveillons que lorsque le téléphone portable de papa sonne, aux environs de dix-sept heures trente. Nous sommes restés près de quatre heures dans la baignoire : l'eau est froide et il n'y a plus de mousse !
 
Pas encore très alerte parce que pas tout à fait réveillé, papa grogne un ordre pour que je lui tende son mobile, qui est dans la poche arrière droite de son jean, roulé en boule au pied de la baignoire. Sans sortir de l'eau, je m'active et lui obéis.
 
Les yeux toujours fermés, il répond à l'appel, sans même savoir qui cherche à le joindre. Je suis déjà de nouveau blottie contre lui.
 
— Allô ? C'est lui-même... Pardon, vous êtes Monsieur ? Pinceau ? Pissot ? Pichot ? Comment avez-vous eu mon numéro ? Vous avez appelé au travail de ma femme ? Ah oui, ma femme et moi avons bien lu votre mot dans le carnet de notre fille. Rendez-vous ? Ce soir ? Dix-huit heures ? Oui, bien-sûr ! Avec ma femme et ma fille, entendu, Monsieur !
 
Plus la conversation qu'il a au téléphone avec mon professeur principal évolue, et plus mon c½ur s'accélère. J'ai peur que la colère de papa éclate à toute instant, et qu'il redevienne celui que j'ai tant de fois rêvé de voir disparaître à jamais.
 
— Faut qu'on parle, retourne-toi, dit-il d'une voix en apparence calme, après avoir raccroché.
 
Je me retrouve les jambes écartées, serrées en étaux autour de son torse, tête baissée.
 
— Tu as fait des bêtises, Na' ? demande-t-il en prenant mon visage entre ses mains pour me forcer à le regarder dans les yeux.
 
— Je... je...
 
Mon urine se mêle à l'eau et la réchauffe : je commence à paniquer, je ne sais pas si je dois dire la vérité ou mentir. Des larmes commencent à perler au coin de mes yeux : cette journée parfaite va sans doute très mal se terminer...
 
— Je... je... Non... Oui... J'ai des... mauvaises notes... avoué-je enfin en pâlissant.
 
— C'est bien de dire la vérité, ma Na' ! s'exclame-t-il en me pinçant les joues.
 
Il envoie rapidement un SMS à maman pour lui dire de nous rejoindre au collège, tout en me parlant :
 
— Sors de là, on va te sécher et te préparer. On s'occupera de tes petits bobos à notre retour, d'accord ? Tes habits sont juste là.
 
Il pointe le radiateur du doigt, sur lequel sont soigneusement pliés mes vêtements du jour. Puis il sort de la baignoire à son tour et, en chantonnant, s'empare d'une serviette de bain pour se sécher lui aussi. Alors qu'il s'apprête à mettre son jean, il soupire : il était entré dans la baignoire avec son slip, et celui-ci est donc tout mouillé. Il ronchonne quelques paroles incompréhensibles pour moi puis enlève enfin son slip pour le lancer dans la panière à linge. En recommençant de chanter pour ne pas perdre patience, il tente tant bien que mal de dérouler son jean et de le rendre le moins froissé possible. Il finit par l'enfiler sous mon regard éberlué : comment il va pouvoir supporter de le porter sans slip en dessous ? Quand j'avais le plaid sur moi, sans rien en-dessous, c'était extrêmement désagréable ! A sa place, j'aurais préféré être en retard que d'être mal à l'aise !
 
Bon, c'est vrai que papa est très pointilleux quand il s'agit d'être à l'heure, mais quand même, il n'aurait perdu que cinq ou dix minutes à aller chercher un slip et à l'enfiler...
 
— Papa, tu devrais mettre un sl...
 
— Occupe-toi de toi, tu n'es même pas encore sèche ! s'exclame-t-il en me prenant ma serviette des mains et en commençant à me frotter énergiquement.
 
— Allez, enfile-ça, ajoute-t-il en tentant de retrouver une voix calme.
 
Il est à genoux devant moi et tient ma culotte tendue pour que j'y passe les pieds, comme si j'étais une petite fille qui ne sait pas encore s'habiller soi-même. Puis il fait la même chose avec ma jupe et mon débardeur, avant de les réajuster.
 
— Va chercher ton carnet de correspondance et attends-moi dans la voiture.
 
— Mon carnet... mais il...
 
— Fais ce que je te dis, Na', on est à la bourre !
 
— D'accord...
 
Je ne comprends pas ce que papa veut faire de mon carnet et, une chose est sûre, Monsieur Pichot ne doit surtout pas le voir : non seulement son mot n'a pas été signé, mais en plus, il a baigné dans le sang, les larmes et l'urine ! Il sent extrêmement mauvais et est maculé de rouge et poisseux... Et puis, je ne suis même pas sûre de l'endroit où je l'ai laissé !
 
D'un pas hésitant, je me dirige vers le salon. J'ai la sensation d'être dans l'un de ces rêves étranges et particulièrement effrayants, lorsque l'on avance encore et encore, mais que la porte que l'on veut plus que tout atteindre et ouvrir s'éloigne toujours plus. C'est comme si j'étais à des années lumières du salon et de son lustre qui me fascine et m'invite à rêver. A part ce dernier, il n'y a rien de bon dans cette pièce, que de la peur et de la souffrance ! Et mon carnet de correspondance. Peut-être...
 
Lorsque j'ouvre la porte, d'une main tremblante, je suis scandalisée. J'ai l'impression que mon c½ur est en train de me lâcher. Est-ce qu'on peut mourir de peur ? Au sens propre ?
 
J'ouvre la porte mais n'ai pas la force de pénétrer dans le salon. Je me contente de jeter un ½il à l'intérieur et, ne voyant pas mon carnet de correspondance, m'empresse de refermer derrière moi et de tourner le dos à cette porte maudite. Je suis en colère, m'éloigner avec hâte du salon signifie aussi, pour cette fois, me précipiter vers la cave, lieu tout aussi détestable et maudit.
 
Le carnet est effectivement à la cave. Il devait être sous moi quand je me suis « endormie », car il est éclairé par la lumière qui passe par l'½il de b½uf. Des tourbillons de poussière, que j'ai toujours aimé appeler « poussières d'étoiles », retombent doucement dessus. Comme si le diable en personne me courait après, je sprinte pour m'en saisir et faire demi-tour.
 
C'est essoufflée et les joues rosies par l'effort que j'ouvre la portière arrière gauche de la voiture de papa. Je m'assois, droite comme un i, torse bombé et regard vers l'horizon. Je tiens mon carnet sur mes genoux, les jointures de mes mains blanchies tellement je le serre fort.
 
Le trajet jusqu'au collège se passe dans le silence total, papa me regardant régulièrement dans son rétroviseur, les sourcils froncés. J'essaye tant bien que mal de ne pas y faire attention, mais je ne sais pas à quoi m'attendre à notre retour. Je n'arrive pas à déterminer s'il est inquiet, furieux, intrigué, curieux, déçu...
 
Je ne parviens pas à savoir qui est assis au volent, du père violent ou du père aimant. Dois-je avoir peur de souffrir ou simplement être triste et honteuse d'avoir déçu le meilleur papa du monde ?

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 3

Chapitre 4. 31/05/2018

— Bonsoir, Monsieur Pichot, dit papa en serrant la main de mon professeur principal. Je suis Monsieur Boulanger, le père de Nadège. Et voici mon épouse. Vous avez demandé à nous voir.
 
Le bien être que j'ai ressenti toute la journée s'est évaporé à la seconde où papa a reçu un appel de Monsieur Pichot pour lui donner rendez-vous. J'aurais dû insister pour pouvoir aller en cours quoi qu'il advienne. J'aurais pu éviter ça... 
 
— Bonsoir, Monsieur Boulanger. Madame, Nadège. Je vous en prie asseyez-vous. Je souhaitais m'entretenir avec vous des résultats de votre fille et de son comportement, qui auraient dû être abordés aux deux réunions parents-professeurs auxquelles vous n'avez pas assisté.
 
— Les... réunions parents-professeurs ? répète lentement maman avant de me lancer un regard noir, que Monsieur Pichot ne manque pas d'observer.
 
Je suis vraiment dans de beaux draps : tous mes mensonges vont bientôt m'exploser en pleine figure... ce n'est qu'une question de secondes, de minutes tout au plus !
 
— Nadège, ton carnet de correspondance, s'il te plaît, exige Monsieur Pichot en tendant une main pour que j'y dépose le carnet en question.
 
En sueur, je bafouille, en passant ma main droite sur ma blessure à la tête, que papa avait désinfectée et bandée quelques heures plus tôt. Maintenant que tout est revenu « à la normale », j'ai de nouveau conscience de l'état de mon corps et de mes douleurs.
 
— N... non.... Monsieur... dis-je en plaçant mon carnet de correspondance derrière mon dos, mon poing droit tellement serré dessus que mes jointures blanchissent.
 
— Non ? Comment ça, non ? intervient papa. Je ne t'ai pas élevée comme ça : obéis à ton professeur sans discuter, Nadège. Et plus vite que ça !
 
— O... oui papa, murmuré-je en fermant les yeux, désespérée.
 
Désormais, ma main tremble tellement que je manque de faire tomber mon carnet de correspondance sur le sol poussiéreux de la salle de classe.
 
Une fois de plus, j'ai l'impression d'être passée aux rayons X, alors que Monsieur Pichot tourne les pages du carnet, une moue de dégoût sur le visage à cause du sang poisseux qui lui colle aux doigts. Puis il le tend à papa et dit, comme si de rien n'était :
 
— N'est-ce pas votre signature, ici, Monsieur Boulanger ? Et vous, Madame Boulanger ?
 
Mon monde s'effondre alors que papa commence à tourner les pages avec agitation, les déchirant presque. Il est en train de découvrir tous les mots pour lesquels j'ai imité sa signature et celle de maman : toutes mes heures de colle non effectuées, toutes mes bêtises, tout l'irrespect dont j'ai fait preuve, tout est étalé sous ses yeux !
 
— Je... c'est bien ma signature, répond papa, très calmement.
 
Maman confirme elle aussi que c'est sa signature sur les mots, mais je n'écoute pas sa réponse. Je sais que, plus la voix de papa est douce, calme et posée, et plus je dois avoir peur : il m'a couvert parce qu'il a une réputation de héros généreux et gentil à tenir, mais quand nous seront à la maison, il...
 
— Comprenez-vous bien que le comportement de votre fille doit changer radicalement ? Depuis son arrivée dans l'établissement, Nadège a récolté... hum... voyons... quatre-vingt-seize heures de colle, qu'elle n'a jamais effectuées. Quant aux récréations qu'elle passe à fumer dans les toilettes, ce n'est pas tolérable. J'ai plusieurs pages de plaintes des professeurs et d'autres élèves à cause de son agressivité et des insultes qu'elle lance à tout va. Pour ce qui est de ses résultats, ils sont tout simplement catastrophiques. Elle a quatre de moyenne, et si elle ne redresse pas très nettement la barre, nous la feront redoubler. De plus, plusieurs membres enseignants demandent à ce qu'elle continue sa scolarité dans un autre collège. Mon but est de discuter avec vous afin de trouver la meilleure solution possible pour ne pas arriver à ces extrémités ou à un conseil de discipline. C'est uniquement parce que nous sommes dans un établissement privé catholique très tolérent qu'elle n'a pas été expulsée depuis longtemps, voyez-vous ?
 
— Ne me renvoyez pas, Monsieur... Je... je vais rattraper toutes les heures de colle, je vais... devenir une élève parfaite avec de bons résultats et un bon comportement, je... ne me renvoyez pas, s'il vous plaît, supplié-je en pleurant à chaudes larmes.
 
— Voilà ce que je vous propose. Nadège restera tous les soirs jusqu'à vingt heures, pour des cours de rattrapage avec moi en salle d'étude jusqu'à dix-huit heures, puis pour faire le ménage en compagnie de la technicienne de surface. Elle restera aussi les mercredis après-midi, jusqu'à seize heures, pour rattraper toutes les heures d'EPS qu'elle a manquées. Jusqu'à la fin de l'année scolaire. Si elle fait ça, je considèrerai qu'elle a effectué toutes ses retenues.
 
— Et pour ce qui est de l'an prochain, elle pourra continuer à étudier ici, ou devra-t-elle changer de collège ? s'inquiète maman.
 
— Si elle change radicalement de comportement, j'interviendrai en sa faveur devant les autres professeurs et devant le directeur.
 
— J'accepte, Monsieur ! Je vais changer du tout au tout, vous ne me reconnaîtrez pas, je vous le promets !
 
Ce rendez-vous est à la fois une malédiction et une bénédiction. Je vais passer un très mauvais moment ce soir à la maison, mais je verrai beaucoup moins papa jusqu'à la fin de l'année, et autre chose que les murs de ma chambre et les barreaux aux fenêtres ! Et puis je ne peux pas me permettre de redoubler ma sixième, papa me tuerait, au sens propre !
 
— Nadège, attends tes parents dehors, s'il te plaît. Ce n'est que l'affaire de quelques minutes.
 
— Oui, Monsieur... me contenté-je de répondre en m'exécutant.
 
Lorsque je me retourne, la porte fermée derrière moi, je ne suis plus seule. Roméo, un garçon de ma classe, très gentil mais surtout très timide, marche entre un homme noir et une femme asiatique.
 
— Bonjour. Roméo, qu'est-ce que tu fais là ? Tu as rendez-vous avec Monsieur Pichot, toi aussi ?
 
Roméo est le seul camarade de classe avec qui je ne suis jamais agressive : il me rappelle énormément ma meilleure amie d'enfance, que parlait si bas que personne ne comprenait ce qu'elle disait. Très vite, elle devenait invisible pour les professeurs et les autres élèves.
 
— Roméo, réponds, elle ne va pas te manger... ajoute doucement la femme en se baissant pour que son visage soit au niveau du sien.
 
Mais Roméo fait non de la tête et commence à regarder ses pieds.
 
— Excuse-le. Je suis Madame Sanchez, sa maman, et voici son papa, Monsieur Sanchez.
 
J'ouvre de grands yeux surpris : Roméo ne leur ressemble pas du tout et jamais je n'aurais deviné que ce sont ses parents. Madame Sanchez rit de bon c½ur et son mari, rassurant, pose une main sur l'épaule de son fils et dit :
 
— Tout le monde réagit comme toi la première fois. Nous avons adopté ce p'tit bonhomme, et c'est notre huitième merveille du monde !
 
— Oh, je suis bête, je n'avais pas pensé à ça ! m'exclamé-je en me frappant le front de la main. Ouille, grommelé-je ensuite.
 
Dans ce moment de gêne et d'énervement contre moi-même, je n'avais plus pensé à ma blessure à la tête, et même si c'est sur mon front que je venais de taper, la douleur s'était vivement rappelée à moi.
 
— Ca va, ma petite, demande Madame Sanchez en s'approchant de moi, inquiète.
 
Je recule de quelques pas, tremblante, alors qu'elle avance une main vers moi pour me toucher. Un silence pesant, ponctué de regards intenses, s'installe. Contre toute attente, c'est Roméo qui le brise, de sa manière si particulière de voir le monde.
 
— Elle s'appelle Nadège et elle est gentille... Pas vrai, Nadège ?
 
Je mets quelques secondes à répondre, encore apeurée à l'idée que Madame Sanchez, dont la main est toujours suspendue en l'air, puisse me toucher.
 
— Je... Oui...
 
— Elle est gentille, Nadège. Comme son papa.
 
— Tu connais, son papa, Roméo ? demande doucement son père, sa main toujours posée sur son épaule.
— Il a sauvé Etienne et Anaïs dans le feu. Il me sourit tous les jours.
 
Encore tremblante, je souris, gênée, alors que les parents de Roméo commencent à me regarder différemment. Dès que les gens savent qui est papa, ils changent de comportement avec moi. D'abord, ils me regardent avec fascination, cherchant en moi toutes les qualités qu'ils pensent voir en papa. Puis, ils m'observent avec déception, et enfin avec dégoût, lorsqu'ils découvrent les rumeurs et les récits plus ou moins exagérés de mes bêtises au collège. Comment un aussi grand héros que papa a-t-il pu engendrer une fille telle que moi ? : c'est un scandale honteux !
 
C'est à cet instant exact que papa, maman et Monsieur Pichot sortent de la salle de classe. Je suis à la fois soulagée et angoissée. L'arrivée de papa et maman, surtout de papa, pour être franche, a interrompu les regards intrigués qui pesaient sur moi, et Roméo a de nouveau baissé la tête pour se passionner pour ses chaussures.
 
Papa, comme à son habitude quand il est en public, a affiché un sourire chaleureux. Il a salué Monsieur et Madame Sanchez et à ajouté, à l'adresse de Roméo :
 
— Au revoir, p'tit bonhomme !
 
Puis il a reporté son attention sur moi, et comme dans un jeu de miroir, à croire qu'il participait à la compétition du meilleur père de l'année, il s'est placé derrière moi et a posé ses mains sur mes épaules et ajoutant, d'une voix extrêmement douce.
 
— Ma Nadège, c'est l'heure d'y aller, dis au revoir à tout le monde.
 
C'est de justesse que j'ai retenu un gémissement de douleur, mais c'est parcourue de frissons que j'ai salué tout le monde, ne pouvant empêcher ma voix de partir dans les aigus.
 
Je n'avais pas réalisé à quel point tout mon corps était endolori jusqu'à maintenant : souvent, je mets des remparts à mes sensations et à mes émotions, simplement pour surmonter l'insurmontable, pour survivre à l'insurvivable... C'est tellement plus facile de ne rien ressentir !
 
Je crois même que c'est pour ça que j'ai mis des barrières entre moi et les autres, entre moi et le monde qui m'entoure. Ne jamais m'attacher à personne, jamais... et ne jamais m'attacher à rien, jamais... juste pour ne plus souffrir. L'absence de tout sentiment est mille fois mieux que l'omniprésence de la souffrance !
 
Des larmes perlent aux coins de mes yeux : je dois les ravaler à tout prix... Tous les regards sont posés sur moi, je ne dois rien montrer, être forte.
 
Alors que je souris, le trou béant que j'ai à la place du c½ur s'élargit davantage, et les échos des larmes qui retournent en moi pour chuter sans fin dans ce puits sans fond me plongent dans une profonde torpeur. Alors c'est ça, tout est aussi solitaire et vide en moi qu'autour de moi ?
 
Et pourtant, tout est contraire ! Quelle ironie du sort : plus je souris en dehors, et plus je pleure en dedans ! Plus je suis entourée et plus ma solitude est pesante ! Oh, tout le monde est là pour regarder la fille du héros et la juger, mais personne n'est là pour vraiment la voir ! S'ils la voyaient vraiment, ils sauraient qu'ils doivent l'aider, et ils le feraient du mieux possible...
 
Pendant que je m'efforçais de ne pas pleurer, toute fébrile, maman me lançait des regards noirs, sans doute à cause de ma voix qui venait de partir en vrille. Pour tenter tant bien que mal de reprendre contenance, j'ai commencé à tousser pour m'éclaircir la gorge.
 
Pour mon plus grand bonheur, Monsieur Pichot a rappelé leur rendez-vous au souvenir de Monsieur et Madame Sanchez, qui l'ont suivi lentement. Alors que Roméo avançait, la main de son père le poussant doucement dans le dos, ses grands yeux noirs me souriaient tandis que sa bouche, elle, affichait une moue attristée. J'avais l'impression qu'il refoulait en lui les sourires que j'étais contrainte de montrer à tout le monde, et qu'il révélait toutes les émotions honteuses enfouies en moi que personne ne devrait jamais découvrir.
 
Puis la porte de la classe s'est fermée : brusque retour à la réalité. Papa a lâché mes épaules et a essuyé ses mains contre son jean en poussant un gémissement de dégoût.
 
Ca fait encore plus mal que le tisonnier brûlant contre ma peau.
 
— Prends ta crétine de fille dans ta voiture. Je ne veux plus la voir jusqu'à la maison, compris.
 
— Mais... c'est t...
 
— Ne m'oblige pas à me répéter, Cassandre...
 
Super. Ils sont en train de se disputer pour ne pas avoir à tolérer ma présence...
 
Profondément blessée, je commence une introspection. Le gémissement de dégoût de papa un peu plus tôt vient gagner mon visage : ils ont raison de me traiter comme ça. Et il a raison de me frapper : je le mérite au centuple, et même au milluple !
 
Je chavire sous en déferlement de haine. Je suis aussi hideuse à l'intérieur qu'à l'extérieur, et papa rend service à tout le monde en couvrant mon corps de bleus et de plaies, pour montrer à quoi je ressemble vraiment au fond de moi.
 
Peut-être qu'avec un peu de chance, je finirai ma vie seule, sans amis, sans famille, sans amour... et comme ça, je ne ferai jamais souffrir personne à cause de mon inintelligence et de la mocheté de mon âme.
 
Une fois de plus, maman cède à papa et lui obéit. Et moi, comme un fardeau sur son dos, je la suis. Papa avance à grands pas devant nous, les poings serrés.
 
Après avoir pris place au volant, il claque sa portière avec force, et le bruit est tel que j'ai cru un instant que la portière allait finir en morceaux sur le sol.
 
Maman regarde sa montre, le souffle court. Son front perle de sueur.
 
— Maman, ça va ?
 
— Toi, la ferme !
 
Je suis choquée : maman me parle rarement comme ça, elle est toujours douce avec tout le monde et essaye toujours de tout arranger.
 
Les secondes passent, puis les minutes, dans le silence absolu. Maman claque parfois la langue d'impatience, les yeux toujours rivés sur sa montre.
 
— Où est ta voiture, maman ?
 
Elle ne répond pas. Je commence à trouver le temps affreusement long.
 
Après une bonne demi-heure d'attente, je vois la voiture de maman se garer devant nous. Maman soupire de soulagement, comme si elle s'était arrêtée de respirer depuis que nous étions sortis du collège. Pour ma part, je ne comprends pas ce qui se passe.
 
Un jeune homme, brun aux yeux gris clair et à la silhouette élancée, sort du véhicule.
 
— Sylvain, Dieu soit loué... Tu en as mis, du temps !
 
— Maman ? C'est...
 
— Sylvain, je te présente ma fille, Nadège. Nadège, dis bonjour à Sylvain.
 
— Bonjour ?
 
Je n'ai pas pu m'empêcher de donner à ma voix l'intonation d'une question. Que se passe-t-il ? Qui est ce type ? Maman trompe papa pour de vrai ? Il n'est pas parano, alors ? Maman est vraiment une « salope », une « sale pute de merde » ?
 
— Allez, monte dans la voiture, ajoute doucement maman.
 
— Mais...
 
— Monte dans la voiture, bordel de couille ! s'énerve-t-elle.
 
Décidément, rien n'est normal, aujourd'hui... Maiman qui dit des gros mots, on aura tout vu !
 
J'obéis sans un mot, surprise et intriguée. Elle, elle monte côté passager alors que Sylvain reprend sa place au volant.
 
Il démarre, et le silence est pesant dans l'habitacle. Sylvain a les yeux rivés sur la route, maman sur sa montre, et moi sur mes chaussures.
 
Je pars si loin dans mes pensées que j'oublie que je ne suis pas seule.
 
— Qu'est-ce que papa va me faire ? demandé-je alors pour moi-même.
 
Maman a entendu ma question. Elle et Sylvain s'échangent un regard. Elle opine, en réponse à une question silencieuse qu'il lui pose, puis elle soupire et répond :
 
— Je ne sais pas. Tu vas devoir être très courageuse et ne pas pleurer ou crier, ma chérie. Très bientôt, je vais te sortir de là. Je... Sylvain, explique-lui, j'ai pas la force...
 
— J'ai trouvé une chambre à louer pour ta mère, mais la locataire interdit les enfants. Ce n'est qu'une question de temps en attendant que ta mère et moi on trouve mieux, mais pour le moment, tu vas devoir rester seule avec ton père. Ta mère aura plus de liberté et ça sera plus facile pour organiser ton départ.
 
— Mais... mais... je... pleurniché-je.
 
— Ce n'est qu'une question de jours, Na'... précise maman d'une voix implorante alors que c'est moi qui devrais la supplier de ne pas m'abandonner, et de ne pas abandonner papa. Il nous aime juste un peu trop fort, c'est tout !
 
— J'te déteste ! Et lui aussi, là ! D'ailleurs c'est qui ? Pourquoi il est courant ? Tu couches avec, c'est ça ? Ramène-moi à la maison et reviens pas m'chercher, j'veux plus t'voir ! m'écrié-je, rubiconde de colère.
 
Evidemment, je ne la déteste pas, mais elle m'abandonne encore une fois, et comme elle ne sera plus là, je vais être punie plus durement. Quand elle est là, il est plus calme, et le temps qu'il passe à lui faire l'amour sur le comptoir de la cuisine pour lui prouver son amour est du temps qu'il ne passe pas à me frapper ou à m'humilier.
 
Les adieux sont déchirants. Sylvain arrête la voiture à environ cinq-cents mètres de la maison, juste avant un virage. Malgré mes tentatives de la rejeter, maman me serre fort contre elle, pleurant à chaudes larmes.
 
— Sois forte, ma Na'. Je reviens vite...
 
Elle remonte dans la voiture, qui s'éloigne rapidement et disparaît à travers la brume créée par mes larmes. Lentement, je me dirige vers la maison, chaque pas me déchirant le c½ur et m'éloignant toujours plus de maman et de papa. Certes, papa est à l'intérieur, mais je vais devoir le perdre si je veux retrouver maman. Quoi qu'il arrive, je perds un parent...
 
Je sais que papa n'a pas fermé la porte d'entrée à clefs. Ni maman ni moi n'avons les clefs de la maison : il contrôle vraiment tout.
 
Lorsque j'entre dans le salon, il y a trois assiettes sur la table et papa chantonne : si tout s'était passé selon ses plans, j'aurais fait partie du repas pendant lequel il supplie d'être pardonné et montre à quel point il nous aime. Je n'ai jamais fait partie de ces repas, que je passais seule dans ma chambre ou à la cave avec les restes de la veille.
 
Je crois que papa a voulu que je rentre avec maman pour pouvoir rester calme ce soir et nous faire passer une excellente soirée. En larmes, je me jette contre son torse. Il reste les bras ballants au lieu de me serrer contre lui : il ne comprend pas ce qui se passe.
 
— Elle est partie, sangloté-je contre sa chemise.
 
J'entends son c½ur s'affoler, mais il n'esquisse toujours aucun geste, comme si l'information était arrivée à son c½ur mais pas encore à son cerveau.
 
— Elle est partie... répété-je et le serrant davantage dans mes bras.

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 4

Chapitre 5. 08/06/2018

Papa me caressait les cheveux, comme en transe, alors que je le serrais toujours contre moi. J'avais beau répéter inlassablement en sanglotant que maman était partie, l'information refusait de franchir les frontières de son cerveau.
 
Puis il m'a repoussée loin de lui et ses yeux se sont remplis de brume : le brouillard du désespoir le gagne lentement mais inexorablement. Maman est partie.
 
J'en suis certaine à présent : maman est partie. Dans le regard de papa, sa silhouette me tourne le dos et disparaît dans la fumée des souvenirs. Elle m'a abandonnée, une fois de plus. Comme si mon c½ur ne s'était pas assez brisé en mille morceaux quand la voiture a demarré, l'emportant loin de moi !
 
Pourquoi passe-t-elle sa vie à me laisser livrée à moi-même ? Toutes ces fois où elle a regardé papa me frapper et m'humilier. Toutes ces fois où elle apréféré l'aimer et tout lui pardonner que me protéger. Toutes ces fois où mes pleurs sont tombés dans l'oreille d'un sourd. Sa présence était pire que tout. L'abandon était encore plus fort. Souvent, mon esprit préfère la croire morte, c'est moins douloureux, parce que c'est contre son gré qu'elle n'est pas là ou ne me défend pas. Une maman lionne défend ses petits jusqu'à la mort.
 
La mienne est un serpent ? Elle m'a promis cent fois, mille fois, deux-mille fois ! Et puis elle est partie. Et des années après, son corps l'a suivie. Elle n'était déjà plus là pour moi depuis quelques éternités, et moi, comme une idiote, je ne le comprends que maintenant. C'est comme une gifle cinglante sur ma joue.
 
Dans une parfaite osmose, papa et maman me frappent au même moment, le premier au corps, et la seconde à l'âme.
 
— Incapable, tu l'as laissée partir ! hurle papa alors que son poing gauche tape la bise à mon ½il droit.
Puis, devant mes yeux arrondis de stupeur, il s'est figé et est devenu pâle comme la mort.
 
— Je... Na'... Pardonne-moi... Je... Elle va revenir... Tu as dû mal comprendre : elle est allée faire une course quelconque... Oui c'est ça ! Elle peut pas être partie.... Elle peut pas ! ELLE PEUT PAS !
 
Puis il s'effondre, le corps secoué de tremblements, des hoquets hystériques sortant de sa bouche. Il pleure tellement qu'il n'arrive plus à respirer. Il essaye d'articuler encore et encore des excuses, mais il ne parvient pas à prononcer le moindre mot. Sa souffrance est encore plus insupportable que la mienne : je dois quitter la pièce à tous prix.
 
J'ai rêvé mille fois de pouvoir sortir de cette maison seule, et pour ne plus y revenir. Dans le pire des scénarios, j'aurais franchi le seuil dans un cercueil blanc, pur comme moi. En tout cas, dans tous les scénarios qui s'étaient déroulés dans ma tête, je partais libre et légère, soulagée, libérée du poids du monde qui pèse sur mes épaules. Jamais je n'aurais pensé me sentir encore plus morte que si je l'étais vraiment, et pourtant...
 
Et pourtant, c'est déconnectée de moi-même, comme si mon corps se mouvait sans moi, que j'ouvre la porte d'entrée de la maison pour en sortir. L'espoir vacillant que j'avais au fond de moi s'échappe en perles de pluie, creusant des sillons sur mes joues.
 
Mes yeux pleurent, pleurent, pleurent. Mes jambes marchent, marchent, marchent. Et moi, je... que fais-je au juste ?
 
Plus je m'éloigne de papa, et plus ses pleurs résonnent dans mon esprit. Je pars, et ce n'est même pas pour fuir ! Ô papa, par pitié, arrête de souffrir : je ne peux pas te perdre aussi ! Je ne survivrai pas à tes peines et je devrai te quitter pour ne pas les endurer !
 
Mes pas me mênent devant le collège. C'est le seul endroit que je connaisse vraiment dans cette ville. Il est à dix minutes à pieds de la maison, et c'est uniquement parce que papa aime tout contrôler que je ne m'y rends pas seule. Mon corps décide de ne plus m'obéir alors que je suis à l'endroit exact où j'attendais le bus avec maman un peu plus tôt ce soir.
 
J'ai la tête droite, tournée vers l'horizon qui me fait face. Mes yeux regardent sans voir. A côté de moi, je sens la présence de maman. Je ferme les yeux, par crainte que ça ne soit pas réel. Ma main se referme sur... le vide. Ce n'est pas réel : maman n'est pas là, je ne peux pas la toucher, la sentir, la voir, l'entendre !
 
Finalement, je m'assois sur le banc de l'abribus. Qu'importe où je suis, j'aurais toujours un poignard aiguisé enfoncé en plein c½ur !
 
La vie continue autour de moi, et je reste là, impuissante et inerte. Le temps s'est arrêté pour moi, mais les feux de signalisation continuent de passer du rouge au vert et du vert au rouge. Le temps s'est arrêté pour moi, mais les piétons impatients continuent à maudire la pluie et à insulter les automobilistes. Le temps s'est arrêté pour moi, mais le jour s'éclipse pour laisser sa place à la nuit. Le temps s'est arrêté pour moi, mais des enfants continuent à jouer et à rire. J'aimerais tellement revivre ça, continuer, avancer, mais une force invisible semble me retenir, érigeant une frontière entre moi et le reste du monde.
 
— Nadège ? Tu n'es pas avec tes parents ?
 
Je lève la tête vers mon interlocutrice et la regarde avec de grands yeux vides, comme morts. A travers mes larmes, je suis incapable de distinguer le visage de la personne qui me parle. Je suis tout aussi incapable de reconnaître sa voix, car mes pensées sont entièrement tournées vers papa et maman : les mots qu'elle a prononcés sont clairs pour mes oreilles, mais je ne les comprends pas...
 
— Hey, ma belle...
 
La personne s'agenouille devant moi, et ses mains se posent sur mes genoux, me faisant frissonner.
 
Certaines de mes blessures les plus graves sont à cet endroit précis. Pourtant, je n'esquisse aucun mouvement de recul, je n'essaie pas de me protéger.
 
— Partie... Pouf... Plus là... soufflé-je, toujours sous le choc, les yeux arrondis comme des soucoupes.
 
— Nadège, ma puce, qu'est-ce qu'il se passe ?
 
— Plus là...répétè-je dans un sanglot déchirant.
 
Sans que je puisse les en empêcher, mes bras entourent la silhouette féminine qui tente de me réconforter et l'odeur de son déodorant à la vanille parvient à mes narines.
 
Mes oreilles sont assaillies de mots de réconfort qui n'atteindront jamais mon cerveau. Et moi, je pleure de plus en plus fort, mon étreinte se resserrant toujours davantage autour de la femme, que je n'ai toujours pas identifiée.
 
— Timéo va ouvrir la voiture, je vais la porter,.. Elle me griffe tant elle me serre fort.
 
— Viens avec papa, Roméo. On va...
 
Le reste de sa phrase se perd dans les méandres de ma mémoire. Le prénom de Roméo vient de créer un déclic en moi, et un tourbillon d'émotions me dévore de l'intérieur.
 
C'est donc Madame Sanchez que je serre contre moi ? Je ferme les yeux de plus en plus fort : il faut que ça soit maman, et que ce soit à papa qu'elle parle !
 
Je me sens soulevée du banc.
 
— Maman, me laisse pas...
 
« Je suis là, ma Na'. »
 
Ma voix intérieure a pris celle de maman pour me rassurer, mais je continue à supplier pour ne pas être abandonnée, ma tête blottie dans le cou de Madame Sanchez, que je préfère prendre pour maman, coûte que coûte.
 
Quand elle essaye de me placer sur la banquette arrière de leur véhicule familial et de me lâcher pour s'assoir à l'avant, du côté passager, je deviens hystérique et la retiens contre moi en hurlant :
— Maman, m'abandonne pas ! Maman ! Maman, reviens !
 
Finalement, tout le long du trajet jusqu'à la maison, Madame Sanchez me serre contre elle en me murmurant des mots à l'oreille pour tenter de me calmer.
 
Mais plus on se rapproche de la maison, et plus je ressens l'absence de maman et le désespoir de papa. Plus on se rapproche de la maison, et plus mon souffle est saccadé.
 
— Reste avec elle et Roméo, je vais parler à ses parents, ordonne doucement Monsieur Sanchez en sortant du véhicule.
 
— Non ! m'écrié-je, rouvrant subitement les yeux. J'y vais toute seule !
 
J'ai beau insister et jurer que je vais bien mieux, personne ne cède. Ils acceptent cependant de me laisser entrer avec Monsieur Sanchez.
 
Lorsque nous arrivons devant la porte d'entrée, elle est entrouverte comme je l'avais laissée.
 
J'entre en premier, suivie de près par le papa de Roméo, qui regarde partout autour de lui pour s'imprégner des lieux.
 
J'avance d'un pas lent vers la cuisine. Papa ne fait plus de bruit, c'est veut dire qu'il ne pleure plus ! C'est très bon signe !
 
Cette pensée me donne des ailes, et je me précipite dans la cuisine en m'exclamant :
 
— Papa je suis rentrée !
 
Un hurlement inhumain, bestial, terrifiant, sort de ma bouche. En lettres de sang, il est écrit « Pardonnez-moi » sur le sol. A côté, papa est en train d'expirer, un couteau à pain planté dans l'estomac. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire je me retrouve penchée au-dessus de son visage. Il me regarde intensément, sourit et, dans un dernier souffle, dit :
 
— Je t'aime, Na'...
 
Je hurle de plus en plus fort, le frappant en le suppliant de ne pas mourir, même si c'est trop tard.
 
Les bras puissants de Monsieur Sanchez, qui n'avait pas réussi à me maîtriser plus tôt, me tirent loin de papa. Je me débats comme jamais je ne me suis débattue, mais il est trop fort pour moi.
 
Pour me sortir de la maison, il me porte, ses bras entourant mon ventre. Mes pieds donnent des coups dans le vide alors que mes cris déchirants font couler des larmes sur ses joues.
 
Madame Sanchez sort de la voiture, alarmée, laissant Roméo seul dans le véhicule.
 
Appelle les urgences et la police. Son père est mort ! s'écrie Monsieur Sanchez.
 
— Papaaaaaaa ! Papaaaaaaaaaaaaaaa ! Lâchez-moi ! Papaaaaaaaaaaaaaaa !
 
Je ne sais pas combien de temps j'ai lutté pour me libérer des bras de Monsieur Sanchez. Tout ce que je sais, c'est que j'ai tellement bataillé que je me suis cassé le bras droit. Les membres des urgences ont dû me sédater. Ils ont dû s'y mettre à quatre, d'après ce qu'on m'a raconté à mon réveil.
 
D'après Sylvain, quand maman a appris la mort de papa, elle s'est enfuie sans dire où elle allait.
 
Il a pensé qu'elle se précipitait pour me voir, mais les jours passent, et elle n'est toujours pas revenue.
 
Je ne l'ai jamais faite souffrir. Papa le fait tout le temps. Mais c'est lui qu'elle aime plus que tout. Si elle est restée tout ce temps, c'est pas pour moi mais pour lui, et maintenant qu'il est mort...
 
Ca y est, je suis orpheline !
 
Tous les jours, la famille Sanchez est venue me rendre visite à l'hôpital, des valises sous les yeux et de l'effroi dans le regard. La police et le psychologue sont venus souvent pour recueillir mon témoignage ainsi que pour vérifier mon état, et les visites régulières des Sanchez me rassuraient et me reposaient.
 
Ils n'ont jamais cherché à me faire sortir de ma coquille pour tout raconter : ils partagent mes silences et mes douleurs. Et ça me rassure. Je crois qu'ils ont lu bien plus dans mon mutisme que dans les paroles que je répète inlassablement aux médecins et aux enquêteurs.
 
A chaque fois, j'interceptais les regards incrédules que les gens me lançaient. J'ai fini par comprendre : ils étaient persuadés que la fuite de maman prouvait qu'elle avait tué papa en faisant croire à un suicide. A leurs yeux, malgré toutes mes blessures recensées dans mon dossier médical et les photos de la cuisine, papa était un héros et n'aurait jamais pensé un seul instant à faire du mal à quelqu'un ou à se donner la mort.
 
Pour tous, je ne suis plus seulement la fille d'un héros, mais aussi celle d'une meurtrière en cavale. Depuis des mois, je clame l'innocence de maman, mais les comportements, regards et propos à mon égard se font de plus en plus sévères.
 
Seuls les Sanchez me croient. Monsieur Sanchez était aux premières loges quand j'ai découverrt le corps de papa allongé sur le sol : il est évident pour lui que je n'ai pas pu simuler l'horreur qu'il a lue sur mes traits et mes cris désespérés.
 
Papa a été entérré avec tous les honneurs. Il paraît qu'il est mort comme il a vécu : en héros. C'est en tout cas ce que dit sa pierre tombale.
 
Monsieur Pichot aussi me croit. Il a insisté pour parler aux enquêteurs. Selon lui, au moment du drame, il était en train d'hésiter à appeler sa belle-s½ur, qui s'occupe des cas de maltraitance sur les enfants. Il n'était pas sûr de ce qu'il soupçonnait, et quand il a appris que j'étais à l'hôpital, ses doutes se sont confirmés.
 
J'ai entendu des policiers discuter dans le couloir de l'hôpital, un jour : si je suis capable de me casser le bras toute seule, je suis capable de tout pour protéger maman, je suis peut-être même coupable de parricide !
 
C'est comme si papa ne pouvait pas être imparfait et avoir une part d'ombre en lui. Il a sauvé des gens, et c'est une preuve irréfutable aux yeux de tous que c'est un homme bon et intègre.
 
Demain, à huis-clos parce que je suis mineure, je vais devoir témoigner au procès de maman, alors qu'elle est toujours en cavale. Non seulement il faut absolument que papa soit irréprochable et lavé de tout soupçon, mais aussi que maman soit officiellement jugée coupable.
 
Je vais devoir raconter plusieurs années de tortures psychologiques et physiques : c'est l'angle de défense choisi par mon avocat. Mais j'ai peur qu'en montrant les défauts de papa, ça donne à maman un mobile de vengeance et renforce l'idée qu'elle est coupable.
 
Avec une autorisation des services sociaux, les Sanchez ont pû me recueillir chez eux, tout le temps du procès et jusqu'à ce qu'on me trouve une famille d'accueil. L'assimilation d'un nouveau lieu, de nouvelles connaissances et d'un nouveau mode de vie est assez difficile, mais j'ai moins peur quand je suis avec eux.
Ils seront présents au procès et témoigneront même à la barre. Monsieur Pichot aussi témoignera. Je n'ai jamais été aussi entourée et aimée que depuis que je n'ai plus de parents.
 
Dieu n'existe pas, papa est mort et maman n'est plus là. Maintenant, je ne me fie plus qu'à la famille Sanchez et, un peu, à Monsieur Pichot.
 
Madame Sanchez est tellement persuadée que la vérité va être rétablie que j'y crois presque moi-même. Monsieur Sanchez est un peu plus réservé et préfère ne pas me donner de faux espoirs, même s'il a confiance et pense que mon histoire ne peut qu'émouvoir et retourner l'avis du juge et des jurés.
 
Malgré leurs sourires rassurants, j'ai peur. Ils ont tout essayé pour me détendre, pourtant ! Madame Sanchez a découvert il y a quelques jours que j'aurais dû fêter mon anniversaire quatre jours après la mort de papa mais qu'au lieu de ça, je me suis retrouvée dans un lit d'hôpital entourée de policiers, de médecins et de journalistes acharnés tentant à tout prix de franchir la porte de ma chambre pour m'interviewer. Depuis, elle se plie en quatre pour m'organiser une petite fête d'anniversaire « en famille », malgré toutes mes réticences à célébrer le jour maudit de ma naissance. Elle a dit que c'est le moment idéal pour le fêter, parce que si maman est jugée coupable au procès, je n'aurais plus envie de rien et que fêter son anniversaire est très important, alors il faut que je le fasse avant de témoigner.
 
Malgré son insistance, elle a compris ce que je ressens, et tout est resté sobre : pas de ballons et de fanions de toutes les couleurs accrochés partout dans la maison, pas de bougies ni de décorations fantaisistes sur le gâteau, et surtout, pas le chant traditionnel que l'on entend à tous les anniveraires.
 
A la fin du repas du soir, au moment du dessert, alors que Roméo et moi attendions en silence, Monsieur et Madame Sanchez se sont avancés, solennels, lui tenant un cadeau dans les mains, et elle apportant un gâteau au chocolat, qu'elle avait passé l'après-midi à faire avec l'aide de Roméo, pendant que je pleurais à chaudes larmes, allongée sur le canapé de leur salon.
 
Joyeux anniversaire, a soufflé Monsieur Sanchez, un sourire dans la voix et sur le visage mais de la tristesse dans le regard.
 
Madame Sanchez m'a souhaité à son tour mon anniversaire, d'une voix douce, alors qu'elle coupait le gâteau, fuyant mon regard. Roméo, lui, me l'a dit d'une voix énergique, alors que c'est lui qui marmonne habituellement, et non ses parents.
 
Quand Monsieur Sanchez a tendu la main pour me donner mon cadeau, j'ai esquissé un mouvement de recul en frissonnant avant de commencer à me répandre en excuses.
 
— Ce n'est rien, a-t-il simplement répondu en posant le cadeau sur la nappe, à côté de moi.
 
Chacun a mangé sa part de gâteau en silence. Moi, j'ai essayé pour leur faire plaisir, mais j'étais incapable d'avaler quoi que ce soit, la peur au ventre par rapport à la journée de demain.
 
Maintenant, je suis dans mon lit, dans la chambre d'amis, les yeux grands ouverts.
 
J'ai la preuve vivante que Dieu n'existe pas mais ma voix s'élève, drapée de nuit, pour lui adresser un dernier message :
 
— Tu diriges les hommes et leur fais espérer des choses alors que tu n'existes même pas, connard...
 
Même si je ne crois pas à son existence, ou plutôt même si je suis sûre de son inexistence, j'attends vainement une réponse de lui, un signe, ou même une punition parce que je l'ai offensé et injurié.
 
A cette pensée d'une punition, je me gratte le téton gauche, j'ai l'impression de ressentir une nouvelle fois le tisonnier brûlant sur ma peau.
 
Subitement, je me mets en tête l'idée que cette sensation est causée par papa pour annoncer sa présence à mes côtés, pour me signifier que je dois le craindre, même mort.
 
Je frissonne et, une fois de plus depuis que je vis chez les Sanchez, je me déshabille entièrement et pars en quête de l'endroit le plus froid et inconfortable de leur maison. Ils n'ont pas de cave, mais ils ont un balcon qui donne vue sur la route principale. J'ouvre la baie vitrée du salon pour y accéder et la referme derrière moi. Il pleut à grosses gouttes, mais malgré tout, je m'allonge et commence à regarder les étoiles.
 
Jusqu'au jour où papa est mort, j'aurais tout donné pour ne plus jamais avoir à dormir nue sur un sol dur et froid, mais j'avais en tête de retrouver un papa extraordinaire, et pas un papa mort. Rien ne peut être pire que son absence, et je sens qu'il est avec moi dans ces moments... et puis peut-être que si je le rends assez présent et réel, maman le sentira elle aussi à ses côtés comme s'il était vivant et reviendra me chercher !
 
Petit à petit, mes yeux se ferment et je sombre dans le sommeil, comme dans la nuit de Noël, quand on veut veiller à tout prix pour ne pas manquer le passage du Père Noël, mais qu'on a peur à la fois qu'il ne vienne pas si on ne dort pas paisiblement. Peut-être que demain, j'ouvrirai les yeux pour contempler le visage de maman penché au-dessus du mien, qui sait ?

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 5

Fiction 2 : La Belle aux Yeux de Lune. 03/12/2017

 Alix, une jeune fille de seize ans, vit seule avec son père, Victor, depuis la   mort  de sa mère, quand elle n'avait que six ans. Alors qu'elle mène une   existence monotone, dans laquelle il ne se passe jamais rien d'extraordinaire,   l'amour va croiser son chemin et bouleverser son quotidien, l'élu de son coeur   ne correspondant pas à l'idée que l'on se fait de l'amoureux d'une jeune femme   de seize ans encore lycéenne.

Tags : sommaire

Chapitre 1. 03/12/2017

Comme tous les matins, Victor, un chef d'entreprise de trente-trois ans, se réveille, dans un quartier résidentiel paisible dans lequel il ne se passe jamais rien d'extraordinaire. Pas un jour ne passe sans que, vers cinq heures du matin, il ne se réveille pas en sueur, ses bras cherchant du réconfort dans ceux de sa femme, et qu'il ne se rendorme, les larmes aux yeux, en réalisant qu'il ne pourra jamais plus la serrer tout contre lui. Pas un jour ne passe sans que, les yeux collés par les larmes qu'il a versées dans son sommeil et les cheveux en bataille, il ne se dirige vers la cuisine, à tâtons et en traînant des pieds, l'une de ses mains passant dans son cuir chevelu, dans un geste désespéré pour être présentable avant même d'avoir bu son café, la seconde réajustant son caleçon rapiécé et troué en plusieurs endroits.
 
Encore distrait par les rêves qui ont rempli sa nuit et dans lesquels il menait une petite existence parfait, pimentée par les éclats de rire des deux soleils de sa vie, il active la cafetière en baillant, manquant de sursauter lorsque celle-ci se déclenche et rompt le silence pour préparer ce qu'il aime appeler son Ambroisie personnelle, liqueur des dieux par excellence. Sans même s'intéresser à ce qu'il fait, il sort un bol et le pose sur la table, refermant le placard à vaisselle avec son postérieur. Il ouvre un second placard et y prend une boîte de miel pop's, ses céréales préférées, en souriant : sa femme se moquait tendrement de lui en le traitant de grand enfant, quand, chaque matin, elle le voyait manger le contenu de son bol, les yeux fixés sur les énigmes à résoudre au dos de la boîte en carton et elle riant aux éclats lorsqu'il se mettait à la recherche du jouet qui était caché à l'intérieur. Il s'assoit, et ses yeux se posent sur le journal de la veille, qu'il n'a pas encore lu, laissant toujours à sa fille le plaisir de le lire en premier, avant de partir pour le lycée. Alors qu'il s'apprête à ouvrir le paquet de céréales, la cafetière l'avertit que son café est prêt. Il soupire : il n'a sorti qu'un bol ! De nouveau, il tend un bras mollasson vers le placard à vaisselle, se disant, comme chaque matin, que c'est une journée de travail qui s'annonce longue et rude qui l'attend, et qu'elle risque de l'être encore plus si son petit déjeuner ne se déroule pas à la perfection, lui procurant un sentiment de frustration qui ne le quittera pas avant de nombreuses heures à ruminer et passer ses nerfs sur ses employés.
 
Cette simple pensée lui fait l'effet d'un seau d'eau en pleine figure. Ses yeux s'ouvrent enfin complètement, effaçant les dernières traces d'un sommeil profond dont il aurait aimé ne pas sortir aussi tôt pour profiter le plus longtemps possible de la vie de rêve qu'il s'était forgée en songe. Il esquisse un sourire alors que son regard se pose sur le bol que sa fille, Alix, lui a fait de ses propres mains, pour la fête des pères, alors qu'elle n'avait que six ans. Elle en a seize, maintenant : dix longues années se sont écoulées et de l'eau a coulé sous les ponts, mais elle sera toujours son merveilleux petit bébé potelé et aux joues roses promettant qu'il est plein de vie et en bonne santé.
 
Il la revoit, comme si c'était hier, lui sauter au cou en criant “Papa ! Papa !”, ses boucles d'or bondissant autour d'elle et la faisant ressembler à un soleil. Il la revoit, comme si c'était hier, le couvrir de baisers baveux en riant parce qu'il pique à cause de sa barbe. Il la revoit, comme si c'était hier, se séparer de lui, magnifique dans sa robe à volants bleu ciel pailletée d'or, et se précipiter sur son cartable jaune et noir 101 dalmatiens, pour en sortir, trépignant à la fois d'impatience, d'excitation et de bonheur, le paquet contenant le bol qu'elle a fait elle-même avec l'aide de sa nourrice. Il la revoit, comme si c'était hier, se redresser, et, avec beaucoup de grâce dans ses gestes, mais tirant la langue de concentration, se diriger lentement vers lui, tenant le paquet comme s'il s'était agi du Calice ou de la Boîte de Pandore.
 
Penser à sa fille vient illuminer sa journée, et c'est avec un enthousiasme aussi soudain que vivifiant que, comme tous les matins, il prend le bol en question et le pose sur la table. Puis il avance jusqu'à la machine à café, qui continue de le rappeler à l'ordre.
 
- C'est bon, c'est bon, j'arrive, marmonne-t-il, la bouche encore un peu pâteuse.
 
Il remplit le premier bol de café et, comme tous les matins depuis de nombreuses années, se brûle en le faisant déborder au moment de touiller le sucre avec sa cuiller.
 
Il souffle légèrement à l'endroit de sa brûlure, où une marque rouge commence déjà à apparaître, dans une tentative désespérée de soulager la douleur. Simultanément, il lève les yeux au ciel en se disant que, lorsqu'elle serait réveillée, Alix, tout en levant les yeux au ciel, comme lui en cet instant, lui dirait, avec une tendresse infinie “C'est toujours la même chose, avec toi !”.
 
Un sourire désormais resplendissant sur le visage, il incline la boîte de céréales au-dessus de son deuxième bol. Rien ne sort. Il fait la moue et soupire à nouveau en se tapant le front  de la paume de la main : il a, une fois de plus, oublié de “faire le plein”, comme ils ont l'habitude de dire dans le langage qu'ils se sont créé avec Alix. Sans avoir pris la peine de se rasseoir, il s'empresse de boire son café : il a hâte de voir le soleil de sa vie ouvrir les yeux sur lui et esquisser un sourire apaisé, comme si aucun malheur ne pouvait jamais lui arriver parce qu'il est à ses côtés.
 
Il entre enfin, sur la pointe des pieds, dans la chambre d'Alix, qu'il ne peut s'empêcher d'appeler sa princesse, malgré ses protestations. Il s'agenouille près du lit, de manière à ce que son visage se retrouve à quelques centimètres de celui de sa fille. Avec une douceur infinie, il l'embrasse à plusieurs reprises en lui murmurant des mots d'amour, sa main caressant ses cheveux, comme il le faisait avec sa femme quand elle était encore en vie.
 
Dans la semi obscurité, les yeux d'Alix s'ouvrent et se posent sur lui : c'est comme si le soleil était entré dans la pièce, alors qu'elle ne fait pas encore jour. Il sourit, les larmes aux yeux, émerveillé par le spectacle qui se déroule sous ses yeux. Comme dans un jeu de miroir, elle lui renvoie exactement le même sourire.
Et comme tous les matins, il se laisse submerger par ses émotions : il ressent un immense bonheur d'être toujours la première personne de la journée sur laquelle Alix pose son regard, et il ne peut jamais s'empêcher de penser que Mélina, sa défunte épouse, serait extrêmement fière de la merveille aux boucles d'or qu'est devenue leur fille.
 
- Bonjour, ma princesse, murmure-t-il, la voix tremblante d'émotion.
 
Sa fille est vraiment magnifique et, plus elle grandit et plus elle ressemble à sa mère, rivalisant de beauté et de grâce avec elle.
 
Comme tous les matins, Alix se serre contre son torse et souffle en réponse :
 
- Je t'aime...
 
Avec le moment du coucher, c'est la seule fois où elle tolère qu'il l'appelle sa princesse. Et chaque fois, il aimerait que leur étreinte dure une éternité. Mais, toujours, le ventre d'Alix proteste en grondant, alors qu'ils pensaient avoir atteint le Nirvana.
 
Le rire d'Alix, mélodieux et semblant porter en lui tous les mystères de l'Univers, résonne à leurs oreilles. Victor prend alors son visage entre ses mains, plonge son regard dans le sien puis l'embrasse sur le front en fermant les yeux. Il est temps pour Alix de se lever, car le monde lui ouvre les bras et le soleil n'attend qu'elle pour se lever lui aussi.
 
D'un pas lent, déçus que ce moment de béatitude soit terminé, ils se dirigent vers la cuisine. Alors que Victor récupère le journal du matin, Alix, faussement exaspérée, les mains sur les hanches, s'exclame, comme il l'avait prédit plus tôt :
 
- C'est toujours la même chose, avec toi !
 
Elle lui fait un clin d'oeil, amusée. Elle vient de voir qu'il a renversé du café partout et a, selon toute vraisemblance, encore oublié de “faire le plein”. Comme il l'amait imaginé, elle lève les yeux au ciel et, faussement résignée, se sert un verre de jus d'orange sans pulpe. Petite fleur fragile et délicate, elle a besoin de douceur alors que la pulpe donne trop d'acidité au jus d'orange. Sur ce point, elle est également le portrait craché de sa mère, délicate mais enthousiaste, refusant de penser que le malheur et la cruauté existent.
 
En fredonnant, elle ouvre le réfrigérateur et en sort une île flottante et un yaourt à la pêche. Elle referme la porte et tend l'île flottante à son père. Contrairement à lui, qui est debout, accoudé au plan de travail, à côté de la cafetière, elle prend le temps de s'asseoir à table. Elle sourit jusqu'aux oreilles et le regarde avec des yeux de biche. Leur relation étant fusionnelle et rien ne venant jamais bousculer la routine de leur quotidien, il comprend immédiatement : elle a oublié de prendre une petite cuiller et n'a pas du tout envie de se relever. C'est à son tour de lever les yeux au ciel et d'être faussement agacé. Il s'exécute malgré tout, la mine amusée.
 
- Voilà pour ma princesse ! s'exclame-t-il en appuyant sur le mot « princesse », d'humeur taquine.
 
- Merci... répond-elle en lui lançant un regard noir, alors que son sourire resplendissant prouve qu'elle chérit ses moments de complicité avec son père.
 
Comme tous les matins, Victor est bien plus fasciné par sa fille que par son île flottante. Immanquablement, il finit toujours par en faire tomber les trois quarts sur les poils de son torse ou sur son caleçon. Ni lui ni Alix n'y font attention et, les yeux fixés sur le soleil de sa vie, il engage la conversation, alors qu'elle commence à feuilleter le journal du jour.
 
Le reste du petit déjeuner se déroule dans la bonne humeur, ni Victor ni Alix n'imaginent un seul instant que leur vie est sur le point de changer du tout au tout et que tout ce qu'ils ont connu auparavant va partir en éclats et ne sera plus qu'un lointain souvenir...

Tags : La belle aux yeux de lune - Chapitre 1