Emilie-Fictions

Blog d'Emilie-fictions

    Internet toujours trèèèèèès lent. Je recommence les mises à jour ce soir ! Et merci pour tous les likes qui continuent d'arriver ! (23/05/2018 at 8:10 AM)

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PUB's et autres réponses. 09/05/2018

Cet article est pour ceux qui :
 
- veulent m'inviter à visiter leur blog
- veulent répondre à un commentaire que j'avais laissé sur leur blog
- autre (qui ne concerne pas mes textes, bien sûr).
 
Merci de commenter en bas de cet article, et de cet article UNIQUEMENT !
 
Ca m'évitera de faire le tri et d'avoir des commentaires sans rapport avec mes chapitres.
Pour ma part, je répondrai aux commentaires reçus sur mes textes à l'endroit même où ils seront postés, donc sur mon propre blog. Pourquoi ? C'est bien beau de parler du respect de celui qui a commenté (parce que lui éviter un clic supplémentaire c'est du respect, hein... ^^), mais je pense d'abord au respect des lecteurs. Il y a le type de lecteur qui aime lire les commentaires et leurs réponses, et que ça saoule de passer d'un blog à l'autre pour tout lire. Ce n'est que dans le cas où j'aurais posté un commentaire à quelqu'un qui décidera de répondre en commentaire à cet article que je répondrai sur le sien.

Sommaire. 09/05/2018

Voici un sommaire (non cliquable) qui présente les différentes oeuvres postées sur le blog (dans l'ordre dans lequel elles apparaissent. Les titres en rose désignent les histoires à contenius sensibles. Merci de ne pas lire les histoires concernées si vous êtes trop jeune ou trop sensible.
Sur cet article, vous pouvez également demander à être prévenu lors de la publication de nouveaux chapitres, pour la ou les histoires de votre choix.
 

 

Fiction n°1 : Mon père, ce héros.
Fiction n°2 : La Belle aux Yeux de Lune.
Fiction n°3 : La Croqueuse de Ciel.
Fiction n°4 : Elle que j'aime tant...
Fiction n° 5 : Violée.

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Fiction 1 : Mon père, ce héros. 11/05/2017

 Aux yeux de toute la ville, Hugo, un ancien militaire à la retraite, est un   véritable héros. Pourtant, Cassandre et Nadège, sa femme et sa fille, vivent un   véritable calvaire à cause de lui. Violence psychologique, violence physique,   viol, chantage affectif : tous les coups sont permis pour leur faire subir le pire   et se sentir tout puissant !
 
 
 
 
 
 
 
 
 Nota Bene : Cette histoire comporte des scènes de violence et n'est pas   destinée aux plus jeunes ou aux plus sensibles.

Tags : sommaire

Chapitre 1. 29/04/2018

 
— Nadège, reste ici un instant.
 
Comme toujours, à la seconde même où la sonnerie avait retenti pour annoncer la fin des cours, je m'étais levée hâtivement de ma chaise pour me précipiter hors de la classe, mes affaires déjà rangées depuis deux bonnes minutes. J'étais sur le point d'ouvrir la porte de la salle de classe pour sortir, lorsque Monsieur Pichot, mon professeur de mathématiques et professeur principal, m'avait interpellée.
 
Un bref instant, j'hésite à faire comme si je n'avais rien entendu, mais c'est trop tard : j'ai été surprise et ai marqué un temps d'arrêt. Dans un soupir, je ferme les yeux en priant le ciel pour qu'il ne me retienne pas trop longtemps, puis, en cachant mon agacement et mon angoisse autant que faire se peut, je fais demi-tour et me place, droite comme un i, devant le bureau des professeurs pour lui faire face. Ma vie est réglée comme un coucou, et il ne faut absolument pas que ça change ! Les jours passent et se ressemblent tous, et c'est très bien comme ça...
 
En attendant que tous mes camarades de classe sortent, je pose mon regard sur les murs jaunis, fissurés et sales. Une fois de plus, j'observe les dessins qui y sont affichés, dans une vaine tentative de rendre l'atmosphère de la pièce plus vivable. Il y a des soleils, des arbres en fleurs, des chevaux, et, ça me saute aux yeux désormais, des couleurs vives partout, encore et toujours. Maintenant, je sais pourquoi j'avais refusé de participer à ce que j'avais qualifié de « mascarade » : qu'aurait-on pensé de moi si j'avais dessiné un dessin terne et triste, alors que mon père est un héros et que je devrais être la fille la plus heureuse de la planète ?
 
En essayant de fuir toutes ces pensées qui m'assaillent, je me concentre sur les bruits de pas des autres élèves, jusqu'à ce qu'ils s'estompent. Leur lenteur m'exaspère, même si habituellement, je dirais qu'ils sont rapides mais que je le suis mille fois plus. Lorsqu'ils sont tous sortis, je laisse s'écouler quelques secondes, le temps de reprendre contenance et d'être certaine que ma voix ne me trahira pas.
 
— Un problème, Monsieur ? demandé-je, faisant un effort considérable pour ne pas bégayer malgré tout.
 
Monsieur Pichot ne répond pas immédiatement. Lentement, bien trop à mon goût, il tourne les pages d'un de ses légendaires petits carnets, dans lesquels il note toutes ses remarques et celles de ses collègues concernant ses élèves.
 
— Nadège, tu risques d'être envoyée en conseil de discipline, c'est grave, tu sais ?
 
Je déglutis : je risque le renvoi, et même pire si je vais en conseil de discipline. Et même sans ça, le résultat serait catastrophique. Non seulement papa et maman seront en colère contre moi, mais une fois de plus, des messes basses derrière mon dos demanderont comment un héros comme papa peut avoir engendré une fille ingrate et mal éduquée telle que moi.
 
— Qu'ai-je fait, Monsieur ? demandé-je, mes yeux s'arrondissant de stupeur et de surprise.
 
Aujourd'hui, j'ai sagement passé les heures de cours à dessiner dans les marges de mes cahiers sans importuner qui que ce soit. Quant aux récréations, je les ai passées à lire un livre, mes écouteurs sur les oreilles, sans avoir mis de musique, pour m'isoler du monde extérieur.
 
— Tes autres professeurs sont encore venus se plaindre de ton comportement : ça arrive de plus en plus souvent. Ils te surprennent en train de fumer dans les toilettes, tu leur réponds avec insolence, tu n'écoutes rien en cours, tu dors pendant les cours d'anglais et tu ne vas à aucun cours d'EPS. Quant aux retenues, plus aucun professeur ne t'en donne parce que tu ne t'y rends pas. Et pour clore le tout, ton bulletin scolaire est catastrophique. Tu as quatre de moyenne, quatre ! La seule matière à laquelle tu t'intéresses est la mathématique. Ça ne peut plus continuer, Nadège. Si tu ne changes pas rapidement d'attitude, tu vas véritablement passer en conseil de discipline, et ce n'est pas une menace en l'air pour te faire peur. A ton arrivée dans l'établissement, tes professeurs et moi-même avions convenu d'être souples avec toi, jugeant que ce n'est pas facile de vivre un déménagement et de s'intégrer dans une ville inconnue. Mais tout le monde est à bout : Madame Poilu a même les cheveux qui se dressent sur la tête dès que ton nom est cité dans une conversation ! Tu es gentille et intelligente, tout le monde s'accorde à le dire, mais tu ne t'intéresses à rien et ne respectes personne. Même certains élèves commencent eux aussi à se plaindre de toi. C'est vraiment dommage. Si quelque chose ne va pas, tu peux en parler, nous sommes là aussi pour ça, mais les bêtises et l'insolence ne sont pas la réponse à te problèmes et ne le seront jamais, d'accord ?
 
A travers ses lunettes, ses yeux me transpercent et me glacent le sang. J'ai l'impression d'être passée aux rayons X. J'ai la sensation que des tic-tacs oppressants d'horloges, pendules et montres en tous genres me vrillent la cervelle. Une seule chose m'obsède pour le moment : je suis en retard et papa attend déjà devant le collège. Je n'ai qu'une hâte : me précipiter à l'extérieur et monter dans la voiture de papa pour partir d'ici, et le plus vite possible.
 
— Oui Monsieur, me contenté-je de répondre.
 
S'il m'avait parlée à un autre moment de la journée, je ne me serais pas laissée faire et aurais parlementé, me défendant bec et ongles, mais ma montre indique déjà seize heures six et papa aurait dû démarrer la voiture à seize heures cinq pour rentrer à la maison.
 
Tout se bouscule dans ma tête : j'ai horreur de mentir, mais j'y suis contrainte sans arrêt, pour le plus grand bien de tous. Cette fois, c'est différent. J'ai beau me remuer les méninges, je n'ai aucune idée de ce que je vais bien pouvoir inventer pour expliquer à papa pourquoi je suis sortie aussi tard de l'enceinte de l'établissement. Il met un point d'honneur à être toujours ponctuel, et sa routine quotidienne doit être la nôtre, à maman et à moi.
 
— Je ne t'ai pas retenue uniquement pour ça, précise Monsieur Pichot, alors que, tête baissée, je croisais les doigts derrière mos dos pour qu'il me laisse partir maintenant.
 
Tant bien que mal, je réprime une moue de déception.
 
— Vraiment, Monsieur ? réponds-je après avoir dégluti.
 
Malgré ma volonté, ma voix est montée dans les aigus, mais il ne semble pas s'en formaliser.
 
— Tes parents ne sont pas venus à la réunion parents professeurs, et ils ne répondent à aucun de mes courriers ou appels. J'ai absolument besoin de leur parler.
 
— Vous pouvez me parler, Monsieur, je passerai le message.
 
Dans mon langage, ça veut dire « rêve toujours », mais il n'est pas obligé de le savoir. Depuis mon arrivée dans ce collège, je passe mon temps à mentir et à intercepter tous les courriers adressés à mes parents. C'est un miracle absolu qu'il ait téléphoné à chaque fois que papa et maman étaient absents. Je connais leurs habitudes par c½ur : à chaque fois j'ai pu effacer les messages laissés sur le répondeur sans me faire surprendre.
 
— Non, je dois vraiment m'entretenir avec eux en tête à tête. Mais donne-moi ton carnet de correspondance. Je vais leur écrire un mot. Rend-le moi signé et avec une réponse me proposant un horaire de rendez-vous, demain, sans faute, me répond Monsieur Pichot, me sortant ainsi de mes pensées.
 
— Oui Monsieur, réponds-je.
 
Maîtrisant tant bien que mal les tremblements de mes mains, je sors mon carnet de correspondance de mon cartable et le tends à mon professeur.
 
Alors qu'il se penche sur mon carnet pour écrire, j'essaye de lire à l'envers, mais c'est impossible car il est gaucher et sa main cache tout. Finalement, après une attente qui m'a semblée interminable tant je suis angoissée, il ferme mon carnet et me le tend. Cependant, lorsque je veux m'en saisir, sa main reste fermement serrée dessus.
 
— Demain sans faute, compris ? Et réfléchis à ce que je t'ai dit : on en reparlera demain à la fin de la vie de classe. Amène aussi tes affaires de sport demain, il est hors de question que tu rates ne serait-ce qu'un seul cours jusqu'à la fin de l'année, quelle que soit la matière !
 
— Oui Monsieur.
 
Je tire un peu plus sur mon carnet de correspondance, pour faire comprendre que je veux partir. Il le lâche, une moue sceptique sur le visage. Il ne sait pas que c'est la panique qui dirige mes actes : il pense certainement que je ne prends pas au sérieux cette conversation. Comment pourrait-il imaginer une seule seconde que je suis terrifiée, et que ses dernières paroles ne m'ont en rien rassurée ?
 
— Au revoir, Monsieur, dis-je avec précipitation en me dirigeant vers la sortie de la salle de classe.
 
Non seulement je dois fuir son regard inquisiteur au plus vite, mais en plus il est quatre heures et quart. Je commence à courir comme si ma vie en dépendait. Règle numéro une : ne jamais faire attendre papa. Malheureusement pour moi, il m'attend, les bras croisés contre son ventre, accoudé au mur de l'entrée de l'établissement. Un groupe de filles le regarde avec admiration, l'idéalisant en rêvant d'avoir un père, ou même un petit ami, comme lui. Les garçons, eux, l'admirent également, mais avec jalousie : non seulement c'est un héros, mais en plus, les femmes et les filles n'ont d'yeux que pour lui.
 
Papa est un ancien militaire. Il est à la retraite depuis environ un an. Nous avons emménagé dans notre nouvelle ville il y a huit mois. Quelques jours après, les habitants parlaient déjà de lui comme d'un sauveur, avant même qu'il ne décide d'être pompier volontaire. Alors qu'il visitait la ville, il est passé dans une petite rue déserte. Il a entendu des cris d'enfants paniqués. Leur mère s'était endormie avec une cigarette à la main, et leur maison était en train de brûler. Il n'a pas pu sauver la mère, mais les deux enfants, âgés de six et huit ans, sont sains et saufs. Depuis, pas un mois ne se passe sans que papa ne fasse parler de lui avec un nouvel exploit.
 
— Comment s'est passé ta journée ? me demande-t-il en prenant mon cartable pour le mettre dans le coffre de la voiture.
 
Sur la banquette arrière, un immense bouquet de fleurs prend toute la place. Exceptionnellement, je vais devoir m'asseoir à l'avant, à côté de papa.
 
— Très bien, mais Monsieur Pichot m'a retenue à la fin des cours pour me parler. Il veut vous voir, maman et toi.
 
J'ai dû faire des efforts considérables pour parler normalement, avec une voix enjouée et insouciante, alors que la peur me serre les entrailles : je n'ai pas trouvé de mensonge valable. A la seconde où la voiture a démarré, un silence pesant s'est installé, puis papa, qui gardait les yeux fixés sur la route, les poings serrés de colère sur le volant, a demandé :
 
— Il nous veut quoi ?
 
Réfléchissant au meilleur moyen de lui faire signer mon carnet de correspondance, je ne l'entends pas tout de suite. Il klaxonne, me faisant sursauter, avant de répéter :
 
— Il nous veut quoi ?
 
Sa voix est glaciale, il a l'air vraiment très en colère. Je m'empresse de répondre, en sueur.
 
— Je ne sais pas. Il veut un rendez-vous parce que vous n'étiez pas à la réunion parents professeurs.
 
— J'espère que c'est pour nous dire du bien de toi, Nadège, n'est-ce pas ?
 
— O... Oui. J... j'espère aussi...
 
Comme toujours, il n'a pas besoin d'élever la voix pour m'effrayer, et même si je sais pertinemment que j'aggrave les choses en lui mentant, je ne peux pas m'empêcher d'obéir à la peur. Il est évident qu'aucun professeur n'aura dit du bien de moi à Monsieur Pichot, et qu'il va leur parler de mon mauvais comportement.
 
A nouveau, un silence s'installe, qui dure, cette fois, jusqu'à la fin du trajet jusqu'à la maison. J'en profite pour décider du meilleur moyen de limiter les dégâts : je vais mettre mon carnet de correspondance sur la table basse du salon et me précipiter dans ma chambre pour faire mes devoirs. Avec un peu de chance, il oubliera ma présence jusqu'au repas.
 
Une fois arrivée à la maison, alors que je me dirige vers la dite table, mon carnet de correspondance à la main, un violent coup de pied dans le dos me projette au sol. Ma tête vient se fracasser contre le bord en briques de la cheminée.
 
— Ne me fais plus jamais attendre, gronde papa en m'agrippant par le bras pour me relever.
 
J'ai enfreins la règle numéro une, et je vais le payer très cher... De l'urine chaude s'écoule le long de mes jambes et forme une flaque à nos pieds. Papa éclate de rire, méprisant. Une gifle claque sur ma joue droite. Puis deux. Puis trois... Il m'envoie un coup de genou dans le plexus solaire, et je me plie en deux. Après plusieurs autres coups, il me lâche le bras et je m'écroule, le visage dans ma propre urine, à laquelle se mêle le sang qui s'écoule de ma tête. Mes yeux se ferment sur la vision de papa me rouant de coups de pieds et hurlant la rage qu'il a contenue pendant tout le trajet en voiture. Je perds connaissance.
 
« Nadège, reste avec moi »

Une voix douce et claire se fait entendre, se répétant en écho, et une lumière vive m'éblouit, de laquelle sort une main tendue, m'invitant à la saisir.

Je me sens merveilleusement bien, j'ai l'impression d'être sur du coton. Je ressens une immense paix intérieure, et je n'ai mal nulle part, même si j'ai au fond de moi l'intuition que je devrais être un train de souffrir. C'est comme si toutes les émotions négatives n'existaient pas : je ne ressens que bien-être, douceur et amour.

« Qui es-tu ? »

Ma bouche forme un O de surprise : je ne reconnais pas ma propre voix, d'habitude si rauque et si agressive. Fascinée, je l'écoute et me concentre sur ses échos, comme si c'était un chant traditionnel, un chant qui vient de mon âme et qui moi-seule peut entendre et comprendre. J'ai l'impression qu'elle rebondit contre des murs invisibles pour former une réverbe obsédante qui me rappelle les berceuses de mon enfance.

« Je me sens si seule, reste avec moi. Je suis ton amie»

« amie ». Cela fait une éternité que je n'ai pas entendu ce mot. Avant, j'avais plein d'amis : j'étais chaleureuse, avec un côté sarcastique gorgé d'humour et de bons sentiments. J'étais aventureuse et curieuse, j'aimais être au centre de l'attention, mais avec une fausse nonchalance et une insouciance un peu exagérée. J'étais bavarde et ne doutais de rien, quelqu'un de passionné qui ne reculait jamais devant le plaisir d'animer un débat quand j'avais un avis tranché sur un sujet quelconque. Puis je suis devenue morose, agressive, pince-sans rire, et il est désormais très difficile de me tirer un mot. Tout le monde s'est lassé autour de moi, personne n'a compris. J'avais besoin qu'on m'entoure plus que jamais, qu'on me soutienne, mais tout le monde s'est éloigné, et je me suis retrouvée seule avec moi-même. Quand nous avons déménagé, j'ai mis mon ancienne vie aux oubliettes, et n'ai pas gardé le contact avec les rares personnes qui m'adressaient encore la parole. Je n'ai pas cherché non plus à me faire de nouveaux amis. Dès mon premier jour dans mon nouveau collège, j'ai fait comprendre, à ma manière, que je ne voulais pas qu'on s'intéresse à moi, alors qu'en réalité, je ne demande que ça. J'aimerais tellement que quelqu'un aille au-delà de la mauvaise image que je donne, veuille briser les préjugés qu'il a sur moi, et essayer de me connaître vraiment, et pas parce que je suis la fille du héros.

Inconsciemment, je tends ma main vers celle qui m'est tendue. Lorsque le bout de nos doigts se touche, une autre voix hurle :

« NON ! Ne fais pas ça ! »

Cette voix me donne l'impression de tinter comme des éclats de verre qui se brisent. Un flash angoissant, tellement furtif que je pense l'avoir imaginé, me renvoie l'image de papa et moi dans la voiture.

« Qui est là ? demandé-je, toujours de cette voix douce qui me surprend.

Je suis toujours merveilleusement sereine, et je comprends pourquoi cette voix me semble inconnue et familière en même temps : c'est la Nadège d'avant qui parle, avec calme et assurance, un brin naïve et très enthousiaste.

« Elle te ment. Tu dois partir, il est trop tôt pour que tu lui prennes la main. »

« Quoi ? Pourquoi ? Ce n'est qu'une main ! »

Je pense ce que je viens de dire, et pourtant, j'ai l'impression qu'un brouillard se lève peu à peu et que je retrouve mes esprits : qu'y a-t-il au bout de cette main ? Qui peut bien être cette soi-disant amie ?

« Regarde. »

« Que... ? »

Soudain, je flotte au-dessus de mon corps et je me vois, baignant dans mon sang, dans le salon, papa continuant de me rouer de coups et de hurler.

« Si tu prends sa main, tu vas mourir, Na'. ».

Alors comme ça, c'est celle que l'on appelle la Grande Faucheuse qui me tend la main ? Une main fine et sans imperfection, pâle et satinée ? Je me serais attendue à un squelette de main, sans chair, sans quoi que ce soit qui rappelle la vie ! Cette main est un mensonge à elle toute seule ! La voix aussi ! Pour la mort, j'avais toujours imaginé une voix masculine inhumaine, toujours dénuée de toute émotion, comme dans le film Le passage. Paradoxalement, je pensais la mort authentique et intègre, ne cachant pas son jeu, mais elle n'est que tromperie...

Lentement, mes doigts s'éloignent de ceux de la main en question. Curieusement, ce n'est pas l'idée de mourir qui m'a empêchée de la saisir, mais ce « Na' » si cher à mon c½ur que je n'ai plus entendu depuis des années, ce « Na' » que seul papa avait le droit de prononcer, parfois avec colère, parfois avec fierté, parfois avec inquiétude...

Maintenant, tout est clair dans ma tête, le brouillard s'est entièrement levé. Lorsque Monsieur Pichot m'a retenue après les cours, je me souviens avoir pensé que rien ne devait changer dans ma routine quotidienne, que tout devait continuer à être réglé comme un coucou, non pas selon mes besoins et envies à moi, mais selon ceux de papa et selon ses volontés. Mais en cet instant précis, je suis sûre d'une chose : j'avais entièrement et indéniablement tort. Tout doit changer : papa, maman, moi, notre quotidien, tout ! Je ne veux pas d'un héros dans ma vie, si ça signifie perdre un père, ce père aimant et drôle que je chérissais tant et dont j'ai fait mon deuil. Je veux gratter la surface de son c½ur de pierre pour retrouver son c½ur en guimauve ! Je veux retrouver cette maman insouciante, naïve et rieuse, avec son regard qui respire l'intelligence et la joie de vivre. Je veux retrouver cette Nadège fière de ses parents, qui adorait aller pêcher et pique-niquer avec eux tous les mercredis et dimanches ! Je veux ne plus jamais avoir peur, pouvoir parler et bouger sans mentir et faire croire que tout va bien, sans avoir à cacher mes plaies, sans la crainte que l'on remarque quoi que ce soit et que l'on me demande des explications. Je veux renouer avec mes anciens amis et m'en faire de nouveaux. Je veux noyer ce silence assourdissant et redevenir la petite bavarde effrontée pleine de bonnes intentions mais pas toujours très diplomate. Je veux que tout redevienne comme avant. Ou que rien ne soit comme avant. Tout dépend de quel « avant » l'on parle... Je veux plonger dans l'oubli, et renaître, nouvelle et éternelle, comme la fleur dans la rosée du matin, magnifique dans ses pétales de solitude qui la rendent droite et fière, imposante dominatrice qui règne sur le monde non pas grâce au pouvoir mais grâce à sa douceur, à sa grâce et à sa somptueuse beauté qui attire les autres à elle pour la renifler et s'imprégner un peu d'elle. Je veux balayer ce vent de souffrance qui m'a emmenée si loin de qui je suis réellement, et si loin de ceux que j'aime. Je veux de nouveau me sentir légère, sereine et insouciante. Je veux rire, chanter, pleurer, danser. Je veux vivre, tout simplement !

Maintenant que je suis déterminée à vivre pour réentendre ce « Na' » un jour, et pour tout changer, je ressens de nouveau la douleur, et la lumière que je vois ne me parait plus si vive et attirante : je suis en train de revenir à moi... La mort se pare, elle joue sur l'apparat, elle se grime. La vie, elle, se vêt de simplicité et d'authenticité. Elle ne ment pas : parfois elle joue, parfois elle frappe, parfois elle rit, mais elle se montre telle qu'elle est, ce que la mort n'a pas fait avec moi. Dans leur duel, la mort a caché ma douleur, la vie me l'a dévoilée. Mourir, c'est ne rien ressentir : la paix et la sérénité que j'ai ressenties n'étaient que factice, car la mort, c'est l'absence. La vie, c'est tout ressentir, absolument tout : les joies et les peines, les peurs et les envies, l'enthousiasme et la lassitude. Et je ne suis pas encore prête à abandonner tout ça !

Peut-être que je fais fausse route, que la vie et la mort ne font qu'un et que mon imagination a tout inventé, mais j'ai fait mon choix : je veux vivre. Je prendrai chaque jour comme si c'était le dernier, et je le vivrai pleinement, pour ne rien regretter le jour de ma mort, et être en paix avec mes souvenirs et mes erreurs passées !

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 1

Chapitre 2. 09/05/2018

— Hugo, je t'en supplie, arrête ! supplie maman.
 
Mes yeux sont lourds, comme s'ils étaient en plomb, alors que, au contraire, j'ai l'impression d'avoir la tête en coton. Ma bouche est pâteuse et les sons me semblent lointains : ils me parviennent comme si j'étais prisonnière d'une bulle de sérénité qu'il ne faut surtout pas briser. Que je ne VEUX surtout pas briser.
 
Pendant quelques secondes encore, je me sens merveilleusement bien, puis je fronce les sourcils : je suis allongée sur une surface dure, dans une substance poisseuse que je n'identifie pas et dont la forte odeur me fait plisser le nez. J'ai les yeux grands ouverts sur le plafond, et ce n'est qu'avec des efforts considérables que je comprends que je ne suis pas dans ma chambre, mais dans le salon, dont je connais tous les détails du lustre par c½ur parce que j'ai passé de nombreuses heures de ma vie à l'admirer. Puis je me redresse, trop rapidement, et la tête me tourne.
 
— Ouille... gémis-je en prenant ma tête entre mes mains.
 
Je viens d'identifier le sang et l'urine qui m'entourent, mais n'y prête plus attention : mon regard s'est posé sur la silhouette floue de maman, gémissante. Elle est allongée sur le canapé, papa au-dessus d'elle. J'ai l'esprit confus, je ne sais pas ce qu'il se passe, jusqu'à ce que la voix de papa s'élève, remplie de colère, et fasse éclater ma bulle de sérénité pour de bon.
 
— Ferme ta gueule, sale pute de merde !
 
Je ne réagis pas immédiatement. Je suis perdue. Petit à petit, ma vision s'éclaircit et je perçois de mieux en mieux les sons qui m'entourent. Alors que je parviens à voir le salon correctement, tout me revient en mémoire. Dans tous les sens du terme, je ne suis plus dans le brouillard.
 
En m'aidant de mes mains, je me relève, non sans difficulté. Mon carnet de correspondance est à mes pieds, collant et maculé de sang. En étouffant des sanglots, je le ramasse et le serre contre mon c½ur, comme s'il s'était agi de la boîte de Pandore ou du Saint-Graal. J'en ai besoin pour me rassurer et faire comme si tout allait bien. Il me rattache au quotidien hors de la maison, à la normalité. Il me permet de tout nier en bloc !
 
Papa n'est pas en train de violer maman en lui hurlant dessus, à la fois fou de jalousie et de colère. Il ne la traite pas de traînée en affirmant qu'elle fait sa pute avec tous ses collègues de travail. Il ne lui prouve pas qu'elle n'appartient qu'à lui en la violant avec toujours plus de force et toujours plus vite. Les vêtements de maman ne sont pas en train de brûler dans la cheminée alors qu'elle pleure et supplie.
 
Maman n'est pas rentrée en retard, et papa ne déverse pas toute sa colère sur elle parce que je l'ai mis de mauvaise humeur. Tous les soirs, il ne la force pas à se mettre nue devant lui pour l'examiner et vérifier qu'elle n'a pas pris du plaisir avec un autre homme. Tous les soirs, méfiant malgré tous les efforts de maman pour lui montrer qu'elle l'aime, il ne l'embrasse pas dans le cou en lui murmurant que c'est par amour qu'il devient fou alors qu'elle fait la cuisine. Elle ne soupire pas de plaisir parce qu'elle l'a déjà pardonné et se blottissant contre lui. Il ne font pas l'amour avec passion sur le plan de travail, et elle ne hurle pas de plaisir et criant son prénom.
 
Rien n'est ma faute, puisqu'il ne se passe rien. Le point de départ n'est pas mon carnet de correspondance, que je serre toujours contre mon c½ur, ni mon retard à la sortie du collège.
 
Et pourtant, ma vue est obstruée par les larmes, et pour nier ce qui se passe réellement sous mes yeux, je nous revois, tous les trois resplendissants de bonheur et souriant jusqu'aux oreilles, visiter le zoo de la Palmyre, le jour de mes cinq ans. A cette époque-là, papa n'était pas le héros des autres, mais il était le mien et celui de maman.
 
Furieuse contre moi-même, j'essuie les larmes qui coulent le long de mes joues : je refuse de pleurer ! Hors de question de donner à qui que ce soit, pas même à moi-même, des raisons de penser que quelque chose va mal...
 
Mon corps couvert de bleus et de plaies n'est que le fruit de mon imagination, et les gémissements de maman sont des gémissement de plaisir provoqués par les caresses et les va-et-vient passionnés de papa en elle. Il ne peut pas être un héros et un salaud en même temps. Et c'est décidé, il sera un héros !
 
Le c½ur brisé, je détache mon regard de maman pour observer la pièce, réfléchissant à un moyen de l'aider. Certes, il ne la frappe pas, et je crois bien qu'il n'a jamais levé la main sur elle, mais j'ai horreur de la voir pleurer et supplier de la sorte...
 
Mes yeux se posent sur l'immense bouquet de fleurs posé au centre de la table à manger. Entre le moment où j'ai perdu connaissance et le retour de maman, papa a pris le temps de dresser une magnifique table pour un repas en amoureux avec maman, pour lui rappeler à quel point il l'aime, encore une fois.
 
C'est en remarquant que les couverts, verres et assiettes sont ceux qu'ils ont reçus pour leur mariage que je réalise que c'est la Saint-Valentin : je n'avais pas fait le rapprochement quand j'avais vu le bouquet dans la voiture. Aujourd'hui plus que d'habitude, elle va tout lui laisser passer et lui pardonner !
 
Cette fois, c'est contre elle que je suis furieuse, et non plus contre moi-même. Et contre papa aussi. Contre la planète entière en fait. Je suis aveuglée par la rage et confuse : tout ce que je sais, c'est que je suis en train d'imploser. Je ne contrôle plus rien, ni mes paroles, ni mes gestes, et avant que j'aie pu évaluer les dangers que je cours et me sentir effrayée, mes mains ont jeté le vase en cristal qui contenait le bouquet sur le sol, le brisant en mille morceaux, et ma bouche a commencé à hurler des mots que mon cerveau est incapable de comprendre.
 
— Pourquoi tu fais ça ? On t'aime nous, on t'aime ! Pourquoi tu nous hais ? Je te déteste ! Salaud ! Connard ! Trou du cul ! Pauvre merde ! Fils de pute !
 
Plus je l'insulte et plus il pâlit. Ses va-et-vient dans le corps de maman ralentissent puis s'arrêtent totalement. Il se retire d'elle et la libère de son étreinte. Instantanément, elle arrête de pleurer et, silencieuse, s'assoit et se cache le visage dans les genoux. Je suis sûre qu'elle aimerait sortir de la pièce, mais elle sait qu'elle ne le peux pas sans la permission de papa. Il n'en a pas fini avec elle, et elle fait tout son possible pour ne pas l'énerver davantage. Patiemment, elle attend un ordre de lui, qui arrive après un silence pesant et, pour moi, effrayant.
 
— Cassandre, prépare de quoi laver le sol, ramène-s-y ici. Après, assois-toi sur ce foutu canapé, regarde-nous et ferme ta gueule. Et ferme la porte derrière-toi ! exige-t-il d'une voix basse mais qui ne laisse aucune place à la discussion.
 
Sans un mot, maman obéit. Elle sort du salon et ferme la porte, les mains tremblantes. Papa se lève et bombe le torse en inspirant profondément, les poings serrés. Terrorisée, je recule de plusieurs pas, en chancelant : plus j'ai peur, et plus je sens que la tête me tourne à cause du sang que j'ai perdu. Je me retrouve acculée au mur, près de la cheminée contre laquelle je me suis blessée un peu plus tôt. Avec un sourire à la fois satisfait, méprisant et sadique, papa m'envoie un coup de poing dans l'estomac, si fort que je me plie en deux. Mais il m'attrape par les cheveux et me traîne au centre de la pièce avant de me jeter au sol. Dans un murmure, il demande :
 
— Tu connais quoi à l'amour, toi ? Sale petite pute !
 
Cette fois, je reçois un coup de pied dans les côtes. Son sourire sadique s'élargit alors qu'il s'empare lentement du tisonnier. Les yeux arrondis de stupeur, je fais non de la tête : je sais ce qu'il a à l'esprit.
 
— Pitié, pas ça. Papa, s'il te plaît. Papa, pardonne-moi, s'il te plaît... murmuré-je implorante.
 
Il éclate de rire en commençant à faire chauffer le tisonnier dans le feu, duquel sort de la fumée noire à cause des vêtements de maman qui brûlent mal.
 
— Non, non, je... S'il te plaît, papa... Je ne recommencerai pas... Pardonne-moi...
 
— Ferme ta gueule ! éructe-t-il avant de me cracher au visage. Déshabille-toi, ajoute-t-il sèchement.
Je suis secouée de sanglots, mais je n'obéis pas : je ne veux pas subir ce qu'il a en tête.
 
Il s'assoit au-dessus de moi, me bloquant les jambes, et me gifle à de nombreuses reprises, de plus en plus fort, en alternant entre la joue droite et la joue gauche. Puis, de force, il me retire mon pull et le jette à travers la pièce. C'est ensuite au tour de mon soutien-gorge, de mon jean, de ma culotte et de mes chaussettes.
 
— Pas bouger, ordonne papa, incisif, comme si j'étais une chienne, alors qu'il se lève en entendant maman rentrer dans la pièce et refermer la porte derrière elle.
 
Il se dirige vers elle et lui murmure quelque chose à l'oreille. Elle opine du chef et retourne s'assoir sur le canapé en frissonnant. Elle est toujours nue, et malgré le feu de la cheminée, elle a froid.
 
En sifflotant, papa recommence à faire chauffer le tisonnier alors que, sonnée, je m'imagine en train de courir vers la porte pour m'enfuir et ne plus revenir.
 
— On va bien s'amuser ! s'exclame-t-il en éclatant de rire, brisant l'attente rythmée par les crépitements du feu et ses sifflements.
 
Ma gorge se serre : j'aimerais hurler de frayeur, mais je n'y arrive pas, et je me replie davantage dans la position f½tale que j'avais prise instinctivement pour cacher mon corps et me protéger. Mais papa ne l'entend pas de cette oreille.
 
— Cassandre, relève-là et tiens la !
 
— Hugo, je...
 
— Fais-le, sinon je te jure que je vais te refaire le trou d'bal tellement fort que tu pourras boire tes tripes en soupe, c'est clair ?!
 
— O... oui, répond maman et s'approchant de moi.
 
Je n'ai plus de force, et je la laisse me relever. Ce sont sur ses joues à elle que coulent des torrents de larmes : je les sens contre mon dos alors qu'elle me soutient debout du mieux qu'elle peut, sa tête appuyée entre mes omoplates pendant qu'elle cherche comment se positionner pour avoir plus de force et de stabilité.
 
— Voilà ! dit-elle enfin, à l'adresse de papa, le souffle court.
 
Il ne lui répond pas et s'approche à nouveau de moi, le tisonnier dans sa main droite. De la gauche, il m'attrape le menton pour me forcer à le regarder dans les yeux.
 
— Tu crois que c'est une manière de parler à son papa ? demande-t-il d'une voix mielleuse.
 
— Non... Non, je... Pardon !
 
Le tisonnier brûlant se pose sur le bas gauche de mon ventre, et je hurle de douleur alors que les sanglots de maman dans mon dos redoublent d'intensité.
 
— De quoi tu m'as traité, ma fille ?
 
— Je... Je n'ai rien dit... Non, non, non, j'ai rien dit... Papa, pitié... Papa, s'il te plaît...
 
Cette fois, le tisonnier se pose sur ma cuisse droite et tandis que je hurle à nouveau, papa répète la question dans un grognement animal. Sous la douleur, je n'arrive pas à réfléchir et je peine à retrouver mes paroles. Maman essaye de me souffler à l'oreille, mais il n'y a que ma douleur que je comprends en cet instant.
 
Papa retire enfin le tisonnier de ma peau.
 
— De quoi tu m'as traité, ma fille ?
 
— De... de... de... salaud.... Et de.... Je sais plus. Pardon papa, je le pensais pas, pitié, arrête... Papa, s'il te plaît...
 
Le tisonnier se pose sur mon genou droit. Je n'arrive même plus à hurler, et cette fois, de la bile sors de ma bouche. L'odeur de chair brûlée, répugnante, imprègne le salon, de plus en plus forte.
 
— De. Quoi. Tu. M'as. Traité. Ma. Fille ? insiste papa.
 
— De fils de pute...
 
Il faut absolument que je me souvienne de tout. Je veux tellement que tout finisse, et c'est le seul moyen !
Le tisonnier se pose sur mon sein gauche, encore peu développé. Je tourne de l'½il et perd brièvement connaissance, rappelée à moi par un jet d'eau au visage.
 
A chacune de mes réponses, il laisse de plus en plus longtemps le tisonnier contre ma peau, et l'air devient très vite irrespirable. J'ai beau implorer pitié encore et encore, il n'épargne aucune partie de mon corps : mollets, jambes, cuisse, entre-jambes, ventre, bras... Ce n'est que lorsque maman, dans un murmure, est intervenue, qu'il a remis le tisonnier à sa place.
 
— Hugo, tu vas finir par la tuer...
 
Je venais de perdre connaissance pour la énième fois et je peinais à articuler un seul mot alors qu'il exigeait une nouvelle réponse de ma part. De soulagement, quand j'ai compris qu'il cédait à maman, je me suis laissée tomber sur le sol, riant et pleurant en même temps.
 
— Arrête ça ! Tu méritais ta punition : tu devrais me remercier de bien t'éduquer... T'es exactement comme ta mère, espèce d'ingrate ! Dis merci !
 
— M... m... merci...
 
— Merci qui ? Merci mon chien ? s'énerve-t-il.
 
— Merci papa.
 
— Lave moi toute cette merde, maintenant. Et ça a intérêt à être impeccable ! Quand tu as fini, file à la cave, tu dormiras là-bas ! s'exclame-t-il, autoritaire, en jetant mes vêtements dans le feu.
 
Depuis que l'on a emménagé, papa n'a jamais réussi à mettre la main sur les clefs du salon. Me laisser nue dans la pièce est son moyen de m'empêcher d'en sortir.
 
— Joyeuse Saint-Valentin, ma chérie. Fais-toi belle, on va au restaurant, dit-il à maman en sortant du salon.
Je le hais. Il fait comme s'il ne s'était rien passé. Il a déjà oublié ma présence juste derrière lui. Dans une semaine, j'aurais douze ans, et pour unique cadeau j'aurai cent euros. C'est comme ça depuis qu'il a changé, depuis que j'ai cinq ans. Il dit que je dois apprendre à économiser, à être responsable, et que c'est pour mes études supérieures. Mais c'est décidé depuis longtemps : si j'économise, c'est pour mon départ de la maison. Penser à ça alors que je frotte le sol me donne du courage, de la force pour subir tout ça un peu plus longtemps. Je vais encore dormir à la cave cette nuit, mais le jour où je partirai, je ne reviendrai jamais, et papa ne sera plus qu'un souvenir lointain ! J'emmènerai maman avec moi et il ne la fera plus jamais pleurer...
 
Pourtant, je soupire, désespérée, lorsque j'entends la porte de l'entrée se refermer derrière eux. Il ne ferme pas à clef, mais je suis belle et bien prisonnière... Il sait que même quand il est absent, il a de l'emprise sur nous. Et c'est pour ça que je suis toujours nue à quatre pattes dans le salon à tout nettoyer alors que je suis seule dans la maison. Il a le contrôle sur tout.
 
De toute façon, je ne peux rien faire d'autre qu'obéir. Ma chambre est fermée à clef, l'armoire à vêtements aussi. Même le meuble de la télévision est fermé. Dans une journée normale, papa ouvre la porte de ma chambre et me donne des vêtements, puis il m'ouvre la salle de bain. Quand j'ai fini de me doucher et de m'habiller, je frappe à la porte pour qu'il m'ouvre et me fasse sortir, puis il m'amène dans la cuisine, où l'on mange tous les trois. Pendant que je suis enfermée dans la salle de bain, maman est coincée dans la cuisine, où elle doit préparer le petit déjeuner. Puis papa me laisse regarder la télévision pendant une petite heure, mais il a le contrôle de la télécommande, qu'il amène avec lui dans la salle de bain pour se laver. Quand il revient, maman est partie pour le travail, et c'est l'heure pour nous de partir aussi. Il ouvre le placard dans lequel il range mes affaires scolaires. Je remplis mon cartable en fonction de mon emploi du temps puis il m'emmène à l'école. Au retour, il m'enferme dans ma chambre pour que je fasse mes devoirs jusqu'au repas. Heureusement pour moi, ma chambre est dotée de toilettes personnelles. Après le repas, nous lisons pendant une heure. Ensuite, lorsque je me déshabille pour aller me coucher, je redonne mes vêtements et mon cartable à papa pour qu'il les enferme.
 
Quand nous sommes arrivés dans la maison, la salle de bain se fermait de l'intérieur. Après de nombreuses heures à insulter la porte et m'avoir jeté un tournevis à la tête, il a réussi à faire en sorte qu'elle ne se ferme que de l'extérieur. A le voir, on aurait pu croire qu'il avait à c½ur d'offrir la maison idéale à sa famille, mais la vérité c'est qu'il avait à c½ur de lui offrir la maison de l'horreur...
 
Je crois qu'il ne s'en rend même pas compte, que le plus important pour lui est le contrôle, et que nous contrôler veut dire pour lui nous aimer à la folie. Nous devons lui appartenir, obéir à toutes ses volontés par amour, et pour lui montrer que l'on sait qu'il fait ça pour nous. Pour lui montrer que ces sentiments sont réciproques.
 
Je crois qu'il a peur qu'on l'abandonne en prenant la fuite, qu'on ne l'aime plus assez pour tolérer la douleur qu'il nous inflige. Je crois que ça explique les barreaux aux fenêtres, les nuits à dormir nues pour se sentir honteuses et ne pas vouloir être vues comme ça, et donc pour ne pas vouloir partir. Je crois qu'il pense qu'être craint c'est être respecté. Son passé de militaire, sans doute...
 
Cela fait des années que je réfléchis au comportement de papa, que je cherche à le comprendre, à le justifier, à le rendre rationnel et logique. Mais aimer, c'est faire assez confiance à quelqu'un pour se montrer vulnérable face à lui, pour lui montrer ses faiblesses. Je crois que c'est pour ça que j'ai crié qu'il nous hait, tout à l'heure. Je crois que c'est pour ça que je l'aime et que je le déteste à la fois. Parce que s'il nous aimait, il ne se servirait pas de nos faiblesses pour nous faire souffrir. Parce qu'avant il était extraordinaire, et on connaissait ses faiblesses à lui : il était vulnérable autant que nous. Puis il s'est forgé un carapace, tellement dure que son c½ur lui aussi est devenu de pierre. Avant, sa douceur et son indulgence prouvaient son amour, maintenant, ce sont ses coups qui le font. Comment deux comportements inverses peuvent-ils tous les deux symboliser le même sentiment ? Je l'aime parce qu'il a été le père idéal. Et je le déteste parce qu'il est devenu odieux !
 
Je renifle bruyamment, mais cette fois, ce n'est pas à cause de l'odeur répugnante qui règne dans le salon. Je me relève lentement et, la tête entre les mains, chancelle jusqu'à la porte. J'ai tout lavé, je dois me rendre à la cave.
 
Le sol en terre est froid sous mes pieds lorsque j'entre dans ce qui sera ma chambre cette nuit. En frissonnant, je m'allonge en chien de fusil. Pendant de longues minutes, je pleure tellement fort que je crains de me déshydrater au point de ne plus avoir ni sel ni eau dans le corps.
 
J'ai froid, et mes brûlures me font atrocement souffrir. Bien plus que ma blessure à la tête. J'ai toujours l'odeur de chair brûlée dans les narines, et je réalise que ce n'est pas l'air qui en est imprégné, mais moi.
 
La lumière du jour entre faiblement par un petit ½il de b½uf. En hoquetant, je me redresse et, pour la première fois depuis le début, j'ose enfin me regarder attentivement.
 
J'essaye de toucher l'une des brûlures qui est sur mon sein gauche. J'ai à peine le temps de l'effleurer que je retire vivement ma main. La douleur est telle qu'elle me coupe la respiration.
 
« Comment tu as pu, papa ? »
 
Papa ne m'avait jamais fait ça avant. Lorsqu'il prenait le tisonnier, c'était pour me frapper dans le dos avec, et la douleur n'était rien face à celle qu'il m'a infligée ce soir. Pourtant, je croyais que c'était le pire dont il était capable.
 
Il m'a déçue. Je croyais qu'il valait mieux que ça, qu'il y avait encore en lui des traces de celui qu'il était avant. Je me suis plantée en beauté...
 
Je n'ai jamais été croyante, mais, alors que je regardais des tourbillons de poussière danser dans la lumière, je me suis agenouillée et, dans une grimace de douleur, ai croisé les mains pour prier.
 
— Notre père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne vienne, que votre volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés et ne nous soumet pas à la tentation mais délivre-nous du mal car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen.
 
A ma plus grande surprise, je réalise que lorsque j'ai dit « notre père qui êtes aux cieux », je faisais mon deuil de papa, comme s'il était mort le jour où il a changé. Je plisse les yeux avec effort, comme pour donner plus de force à mon souhait, et ajoute :
 
— Seigneur Dieu, je sais que je ne te prie jamais parce que je ne crois pas en toi, mais si tu me considères comme une de tes enfants et que tu exauces mon v½u, j'aurais foi en toi et me plierais à toutes tes volontés. Je serais irréprochable. S'il te plaît, rends-moi mon papa heureux et doux qui ne lèvait jamais la main sur les siens. Il me manque. Mais s'il te plaît, épargne-le et pardonne-lui. Je ne veux pas qu'il souffre du regard hostile des autres. Je vis ça et ça fait aussi mal que les coups. Merci si tu le fais. Bonne-huit Dieu, je te parlerai demain !

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 2

Chapitre 3. 16/05/2018

— Na', réveille-toi non de Dieu !
 
J'aimerais tellement pouvoir répondre à papa, pouvoir m'émerveiller parce qu'il m'a appelée Na', comme autrefois. J'aimerais tellement pouvoir lui obéir, et m'élancer jusque dans ses bras dans un éclat de rire. J'aimerais tellement pouvoir lui témoigner tout l'amour que je lui porte. J'aimerais tellement couvrir son visage de baisers, et me plaindre béatement parce qu'il pique avec sa barbe.
 
Malgré l'alarme que j'entends dans sa voix, je me sens extrêmement bien, comme si j'étais allongée sur un nuage, profondément endormie et les pensées tournées vers un merveilleux rêve. Mon cerveau a beau me dire qu'il y a quelque chose qui cloche, mon corps ne réagit pas à ses injonctions pour me faire bouger et me sortir du « sommeil ».
 
— Cassandre ! Cassandre !
 
En même temps que le voix de papa s'élève, je sens qu'on me déplace. Sans que je ne puisse véritablement me l'expliquer, je sais où je suis conduite, je comprends quand papa tourne à gauche ou à droite, et une image mentale de la maison s'imprime sous ma rétine. Je sens que l'on me repose, sur le canapé du salon, si mes sens ne me trompent pas. Puis, tout comme on perçoit les ombres ou le soleil passer sur nous lorsque l'on a les yeux fermés, j'arrive à « voir » que quelqu'un se penche au-dessus de mon visage, alors que j'entends des pas précipités se rapprocher.
 
Grâce à une nouvelle image mentale, je m'imagine en train de plisser les yeux sous l'effort. Je sais que le bien-être que je ressens est factice et dysfonctionnel, et j'essaye de toutes mes forces de m'en libérer pour reprendre le contrôle de mon corps, mais je me sens tellement bien, et l'envie de m'abandonner un peu est si puissante...
 
C'est seulement lorsque maman, un vibrato dans la voix, demande si je respire encore, et que je sens une tête, celle de papa sans doute, s'approcher de ma bouche, certainement pour y coller son oreille, que je trouve la force en moi de lutter. Je commence d'abord par reprendre la maîtrise de mes doigts, puis de mes paupières, et peu à peu du reste de mon corps.
 
Contrairement à ce que j'ai l'habitude de voir en général, c'est papa qui est secoué de sanglots et maman qui arbore un calme effrayant. Son visage me semble si impassible et indifférent que je doute : aurais-je imaginé le vibrato dans sa voix, quand elle voulait s'assurer que je respirais encore ?
 
— Papa...murmuré-je en me blottissant contre sa poitrine.
 
Lorsque j'étais toute petite, mon instinct me poussait toujours vers lui et non vers maman. Comme si c'était avec lui que je retrouvais le confort et la sécurité que j'avais eus pendant neuf mois dans le ventre de maman. Et c'est exactement ce que je ressens en ce moment : un besoin viscéral et primal de protection qui me guide vers lui.
 
— Oh, ma Na', tout va bien maintenant, papa va prendre soin de toi, sussure-t-il encore et encore en me berçant contre son c½ur et en me couvrant le dessus de la tête de baisers.
 
« Alors il faut qu'il craigne pour ma vie pour qu'il redevienne le meilleur papa du monde ?
 
Tandis que je soupire d'aise en fermant les yeux, je n'arrive pas à m'ôter cette pensée de la tête, alors que je pourrais simplement profiter pleinement de l'instant présent.
 
« Carpe diem, ma chère Nadège, carpe diem ! »
 
Qu'importe que je sois encore complètement nue et que mon corps me fasse atrocement souffrir, je suis dans ses bras, et je sens son c½ur battre contre ma joue droite. Et c'est pour moi qu'il bat à toute vitesse ! C'est pour moi qu'il manque parfois quelques battements. C'est pour moi qu'il s'est affolé et a du mal à retrouver un rythme normal !
 
Papa m'aime, finalement ! Plus que tout ! Et il en aurait fait une attaque, si j'avais dû succomber à mes blessures, sinon, pourquoi son c½ur se serrait emporté comme ça ?! Il m'aime, et la peur a ramené à moi mon papa d'avant !
 
Et Dieu m'aime aussi : il m'a entendue et il m'a mise sur le chemin de la mort pour ramener papa sur le chemin de l'amour ! Non seulement il existe bel et bien, mais en plu il est là pour nous !
 
« Merci, merci, merci... »
 
— Je vais appeler le collège pour la signaler absente, annonce maman, et c'est là pour moi que s'arrête l'instant présent.
 
L'image de Monsieur Pichot me tendant mon carnet de correspondance hier en insistant pour que je le lui rende signé demain, donc aujourd'hui, me revient à l'esprit, et j'ouvre de grands yeux angoissés. Je commence à ventiler, alors même que je n'ai jamais eu d'asthme, ni un quelconque autre problème de respiration.
 
— Il faut que j... aille au. Co... llège... Monsieur Pich... ot... Mon carnet... Signer... Le rendez-vous.... Les cours... Le sport...
 
Alors que, de la pièce d'à côté, j'entends la voix de maman discuter au téléphone, je lis dans le regard de papa qu'il croit que je divague, que je raconte des choses sans queue ni tête. Il faut qu'il comprenne !
 
J'ai beau m'agiter et insister pour me lever, me préparer et aller au collège, ni papa ni maman ne cèdent. Finalement, maman part au travail et papa joue le garde-malade. Pendant qu'il appelle les amis retraités qu'il s'est fait depuis notre emménagement pour annuler leur partie de pêche, il garde les yeux obstinément fixés sur moi, prêt à me rallonger immédiatement sur le divan si je tente de m'en lever.
 
Puis, avec ce sourire inquiet qui me rappelle à chaque fois combien il m'aime, il s'assoit à côté de moi et, sa main caressant mes cheveux, commence à me lire mon roman préféré, Dracula. C'est exactement comme ça qu'il m'endormait le soir, quand j'étais toute petite. Seul le livre qu'il tient dans sa main gauche a changé.
 
Pendant quelques minutes, j'essaye régulièrement de me lever et de le supplier de m'amener au collège, trop angoissée pour écouter quoi que ce soit de l'histoire. Puis, la douceur de ses caresses sur ma tête, et celle de sa voix, m'apaise et me berce. Les yeux grands ouverts, je bois ses paroles, focalisée sur les mouvements de sa bouche.
 
Finalement, je m'assoupis, paisible et heureuse, malgré mes membres engourdis. Je rêve que je suis assise au bord d'un ruisseau, les pieds clapotant dans l'eau, et ce n'est que lorsque je me réveille que je réalise que c'est l'eau du bain qui est en train de couler qui m'a inspiré mon rêve.
 
Papa a dû me voir frissonner pendant que je dormais, car je suis désormais recouverte d'un plaid. Lentement, je me lève, laissant tomber ce dernier à mes pieds : il me démange et me donne chaud.
 
De nouveau nue comme un ver, je commence à déambuler dans la maison à la recherche de papa. Je débute par la salle de bain, puisque j'entends toujours l'eau du bain couler, mais il n'y est pas, et la baignoire est encore presque vide. Je finis par le trouver dans la cuisine, sifflotant en battant des ½ufs pour faire , je le devine très vite, mon plat préféré : une omelette au pain perdu.
 
— Papa, on va se régaler ! m'exclamé-je, accoudée sur le seuil de la porte.
 
— Oh, tu es réveillée, ma Na' ? Comment ça va ? demande-t-il avec inquiétude en levant les yeux vers moi.
 
Il continue de battre les ½ufs sans regarder ce qu'il fait, en mettant partout sur le nappe. Les mains devant ma bouche, je réponds en pouffant. Je suis tellement heureuse d'avoir face à moi un papa imparfait, qui fait des erreurs parce qu'il a peur pour sa fille.
 
— Oui, ça va !
 
Enfin, me voyant heureuse, papa parvient à me rendre un sourire forcé. Il n'arrive pas encore à se détendre et à se dire que je vais bien, sans doute.
 
— Je t'assure que ça va ! insisté-je avec un grand sourire.
 
Peu importe que j'aie froid, que ma tête m'élance parfois et que mes brûlures soient douloureuses, Dieu a exaucé mon souhait et j'ai retrouvé mon papa, le meilleur papa du monde, le meilleur papa de l'univers même !
 
Finalement, avec un air espiègle, il tend le bras et remue le pot de sel en l'air. Je comprends immédiatement où il veut en venir et, mon sourire s'élargissant encore plus, j'avance et me saisis du sel.
 
D'une même voix, nous nous exclamons :
 
— Tout est dans l'art de mettre le sel !
 
Enfin, nous sommes de nouveau complices !
 
Quand j'étais toute petite, je refusais obstinément de me séparer de papa, quand il n'était pas en mission militaire. Il devait trouver des astuces pour que je ne reste pas dans ses pattes à pleurnicher en l'empêchant de faire ce qu'il avait à faire. Il me donnait de petites missions en me faisant croire que c'étaient les plus importantes, comme mettre du gros sel dans l'eau des pâtes. Pendant qu'il jardinait, il me faisait même planter des coquillettes, en me disant qu'un magnifique arbre à coquillettes pousserait. « Tout est dans l'art de mettre le sel » est la phrase qu'il me disait lorsqu'il me soulevait du sol pour me mettre debout sur une chaise afin que je puisse atteindre le plat à saler.
 
Nous passons un excellent moment à cuisiner puis à manger. Je sais que cette journée est loin d'être parfaite, mais je ne peux pas m'empêcher d'être euphorique. Je parle à papa avec animation, sans discontinuer. Je ne le quitte pas des yeux, comme si j'avais peur qu'il s'évapore subitement. Lui non plus ne me quitte pas du regard, et ça m'émerveille. Il m'écoute avec le même air que j'avais lorsqu'il lisait à mon chevet.
 
A l'instant même où j'enfourne la dernière bouchée de mon assiette, il se lève et m'ordonne de ne pas bouger. J'opine du chef en continuant à mâcher pendant qu'il quitte la pièce. J'entends ses pas s'éloigner pour se diriger dans la salle de bain. Si mon sens de l'ouie ne me trompe pas, l'eau s'est arrêtée de couler dans le bain. J'entends papa s'activer encore quelques instants, ouvrant ou fermant divers tiroirs.
 
Quand il revient, il me soulève de ma chaise sans crier gare, en murmurant :
 
— Viens par là ma Na'...
 
Il me porte dans ses bras jusqu'à la salle de bain, que je n'avais jamais vue aussi belle depuis que nous avons emménagé. Il m'a fait un bain moussant, au bord duquel il a allumé la bougie parfumée que m'a offerte mémé quelques mois avant de mourir, pour que je pense à elle à chaque fois que je l'allume. Il a déplacé le paravent pour qu'il cache le plan de travail et le grand miroir mural. Seul le petit miroir qui est fixé au-dessus de la baignoire est encore visible.
 
Quand nous entrons dans la pièce, il fait étonnamment chaud, et je comprends que, pour la première fois depuis de nombreuses années, papa a accepté de mettre le chauffage, et donc de « jeter l'argent par les fenêtres ».
 
A notre plus grande surprise à tous les deux, lorsqu'il tente de me poser dans l'immense baignoire remplie d'eau chaude et de mousse, mes mains se resserrent autour de son cou. Je ne veux pas le lâcher ! J'ai attendu trop longtemps de retrouver mon papa, je ne veux pas le perdre de vue maintenant !
 
— Hey, ma Na', qu'est-ce qui te prend ? demande-t-il avec une extrême douceur.
 
— M'abandonne pas, soufflé-je, pleurant presque.
 
Il commence à essayer de me rassurer en me disant qu'il reste près de moi, qu'il veut juste me laver puis soulager mes blessures, mais je pleure tellement en le suppliant que, ne sachant plus quoi faire, il s'exclame, désemparé :
 
— Mais qu'est-ce que tu attends de moi, à la fin !
 
Comme quand j'étais petite, je me blottis contre lui, mon visage au creux de son cou, et murmure :
 
— Ne me laisse pas...
 
Papa soupire, résigné, et marmonne, en me posant délicatement sur le sol :
 
— C'est bon, t'as gagné...
 
C'est ainsi que je me retrouve dans le bain, assisse sur lui, mon dos contre son torse, les yeux fermés et un sourire paisible sur le visage, me remémorant tous les bons moments que l'on a passés ensemble depuis que je suis née. Papa aussi a les yeux clos, mais il est vraiment endormi, contrairement à moi. Parfois, je l'entends marmonner dans son sommeil, et il me serre d'avantage contre lui, son bras gauche passant sous le mien et allant le long de mon ventre, sa main tenant ma hanche droite. Je crois que, même s'il ne l'admettra jamais, lui aussi a peur de me laisser seule.
 
Je finis à mon tour par m'endormir, tellement je me sens bien. Nous ne nous réveillons que lorsque le téléphone portable de papa sonne, aux environs de dix-sept heures trente. Nous sommes restés près de quatre heures dans la baignoire : l'eau est froide et il n'y a plus de mousse !
 
Pas encore très alerte parce que pas tout à fait réveillé, papa grogne un ordre pour que je lui tende son mobile, qui est dans la poche arrière droite de son jean, roulé en boule au pied de la baignoire. Sans sortir de l'eau, je m'active et lui obéis.
 
Les yeux toujours fermés, il répond à l'appel, sans même savoir qui cherche à le joindre. Je suis déjà de nouveau blottie contre lui.
 
— Allô ? C'est lui-même... Pardon, vous êtes Monsieur ? Pinceau ? Pissot ? Pichot ? Comment avez-vous eu mon numéro ? Vous avez appelé au travail de ma femme ? Ah oui, ma femme et moi avons bien lu votre mot dans le carnet de notre fille. Rendez-vous ? Ce soir ? Dix-huit heures ? Oui, bien-sûr ! Avec ma femme et ma fille, entendu, Monsieur !
 
Plus la conversation qu'il a au téléphone avec mon professeur principal évolue, et plus mon c½ur s'accélère. J'ai peur que la colère de papa éclate à toute instant, et qu'il redevienne celui que j'ai tant de fois rêvé de voir disparaître à jamais.
 
— Faut qu'on parle, retourne-toi, dit-il d'une voix en apparence calme, après avoir raccroché.
 
Je me retrouve les jambes écartées, serrées en étaux autour de son torse, tête baissée.
 
— Tu as fait des bêtises, Na' ? demande-t-il en prenant mon visage entre ses mains pour me forcer à le regarder dans les yeux.
 
— Je... je...
 
Mon urine se mêle à l'eau et la réchauffe : je commence à paniquer, je ne sais pas si je dois dire la vérité ou mentir. Des larmes commencent à perler au coin de mes yeux : cette journée parfaite va sans doute très mal se terminer...
 
— Je... je... Non... Oui... J'ai des... mauvaises notes... avoué-je enfin en pâlissant.
 
— C'est bien de dire la vérité, ma Na' ! s'exclame-t-il en me pinçant les joues.
 
Il envoie rapidement un SMS à maman pour lui dire de nous rejoindre au collège, tout en me parlant :
 
— Sors de là, on va te sécher et te préparer. On s'occupera de tes petits bobos à notre retour, d'accord ? Tes habits sont juste là.
 
Il pointe le radiateur du doigt, sur lequel sont soigneusement pliés mes vêtements du jour. Puis il sort de la baignoire à son tour et, en chantonnant, s'empare d'une serviette de bain pour se sécher lui aussi. Alors qu'il s'apprête à mettre son jean, il soupire : il était entré dans la baignoire avec son slip, et celui-ci est donc tout mouillé. Il ronchonne quelques paroles incompréhensibles pour moi puis enlève enfin son slip pour le lancer dans la panière à linge. En recommençant de chanter pour ne pas perdre patience, il tente tant bien que mal de dérouler son jean et de le rendre le moins froissé possible. Il finit par l'enfiler sous mon regard éberlué : comment il va pouvoir supporter de le porter sans slip en dessous ? Quand j'avais le plaid sur moi, sans rien en-dessous, c'était extrêmement désagréable ! A sa place, j'aurais préféré être en retard que d'être mal à l'aise !
 
Bon, c'est vrai que papa est très pointilleux quand il s'agit d'être à l'heure, mais quand même, il n'aurait perdu que cinq ou dix minutes à aller chercher un slip et à l'enfiler...
 
— Papa, tu devrais mettre un sl...
 
— Occupe-toi de toi, tu n'es même pas encore sèche ! s'exclame-t-il en me prenant ma serviette des mains et en commençant à me frotter énergiquement.
 
— Allez, enfile-ça, ajoute-t-il en tentant de retrouver une voix calme.
 
Il est à genoux devant moi et tient ma culotte tendue pour que j'y passe les pieds, comme si j'étais une petite fille qui ne sait pas encore s'habiller soi-même. Puis il fait la même chose avec ma jupe et mon débardeur, avant de les réajuster.
 
— Va chercher ton carnet de correspondance et attends-moi dans la voiture.
 
— Mon carnet... mais il...
 
— Fais ce que je te dis, Na', on est à la bourre !
 
— D'accord...
 
Je ne comprends pas ce que papa veut faire de mon carnet et, une chose est sûre, Monsieur Pichot ne doit surtout pas le voir : non seulement son mot n'a pas été signé, mais en plus, il a baigné dans le sang, les larmes et l'urine ! Il sent extrêmement mauvais et est maculé de rouge et poisseux... Et puis, je ne suis même pas sûre de l'endroit où je l'ai laissé !
 
D'un pas hésitant, je me dirige vers le salon. J'ai la sensation d'être dans l'un de ces rêves étranges et particulièrement effrayants, lorsque l'on avance encore et encore, mais que la porte que l'on veut plus que tout atteindre et ouvrir s'éloigne toujours plus. C'est comme si j'étais à des années lumières du salon et de son lustre qui me fascine et m'invite à rêver. A part ce dernier, il n'y a rien de bon dans cette pièce, que de la peur et de la souffrance ! Et mon carnet de correspondance. Peut-être...
 
Lorsque j'ouvre la porte, d'une main tremblante, je suis scandalisée. J'ai l'impression que mon c½ur est en train de me lâcher. Est-ce qu'on peut mourir de peur ? Au sens propre ?
 
J'ouvre la porte mais n'ai pas la force de pénétrer dans le salon. Je me contente de jeter un ½il à l'intérieur et, ne voyant pas mon carnet de correspondance, m'empresse de refermer derrière moi et de tourner le dos à cette porte maudite. Je suis en colère, m'éloigner avec hâte du salon signifie aussi, pour cette fois, me précipiter vers la cave, lieu tout aussi détestable et maudit.
 
Le carnet est effectivement à la cave. Il devait être sous moi quand je me suis « endormie », car il est éclairé par la lumière qui passe par l'½il de b½uf. Des tourbillons de poussière, que j'ai toujours aimé appeler « poussières d'étoiles », retombent doucement dessus. Comme si le diable en personne me courait après, je sprinte pour m'en saisir et faire demi-tour.
 
C'est essoufflée et les joues rosies par l'effort que j'ouvre la portière arrière gauche de la voiture de papa. Je m'assois, droite comme un i, torse bombé et regard vers l'horizon. Je tiens mon carnet sur mes genoux, les jointures de mes mains blanchies tellement je le serre fort.
 
Le trajet jusqu'au collège se passe dans le silence total, papa me regardant régulièrement dans son rétroviseur, les sourcils froncés. J'essaye tant bien que mal de ne pas y faire attention, mais je ne sais pas à quoi m'attendre à notre retour. Je n'arrive pas à déterminer s'il est inquiet, furieux, intrigué, curieux, déçu...
 
Je ne parviens pas à savoir qui est assis au volent, du père violent ou du père aimant. Dois-je avoir peur de souffrir ou simplement être triste et honteuse d'avoir déçu le meilleur papa du monde ?

Tags : Mon père ce héros - Chapitre 3

Fiction 2 : La Belle aux Yeux de Lune. 03/12/2017

 Alix, une jeune fille de seize ans, vit seule avec son père, Victor, depuis la   mort  de sa mère, quand elle n'avait que six ans. Alors qu'elle mène une   existence monotone, dans laquelle il ne se passe jamais rien d'extraordinaire,   l'amour va croiser son chemin et bouleverser son quotidien, l'élu de son coeur   ne correspondant pas à l'idée que l'on se fait de l'amoureux d'une jeune femme   de seize ans encore lycéenne.

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Chapitre 1. 03/12/2017

Comme tous les matins, Victor, un chef d'entreprise de trente-trois ans, se réveille, dans un quartier résidentiel paisible dans lequel il ne se passe jamais rien d'extraordinaire. Pas un jour ne passe sans que, vers cinq heures du matin, il ne se réveille pas en sueur, ses bras cherchant du réconfort dans ceux de sa femme, et qu'il ne se rendorme, les larmes aux yeux, en réalisant qu'il ne pourra jamais plus la serrer tout contre lui. Pas un jour ne passe sans que, les yeux collés par les larmes qu'il a versées dans son sommeil et les cheveux en bataille, il ne se dirige vers la cuisine, à tâtons et en traînant des pieds, l'une de ses mains passant dans son cuir chevelu, dans un geste désespéré pour être présentable avant même d'avoir bu son café, la seconde réajustant son caleçon rapiécé et troué en plusieurs endroits.
 
Encore distrait par les rêves qui ont rempli sa nuit et dans lesquels il menait une petite existence parfait, pimentée par les éclats de rire des deux soleils de sa vie, il active la cafetière en baillant, manquant de sursauter lorsque celle-ci se déclenche et rompt le silence pour préparer ce qu'il aime appeler son Ambroisie personnelle, liqueur des dieux par excellence. Sans même s'intéresser à ce qu'il fait, il sort un bol et le pose sur la table, refermant le placard à vaisselle avec son postérieur. Il ouvre un second placard et y prend une boîte de miel pop's, ses céréales préférées, en souriant : sa femme se moquait tendrement de lui en le traitant de grand enfant, quand, chaque matin, elle le voyait manger le contenu de son bol, les yeux fixés sur les énigmes à résoudre au dos de la boîte en carton et elle riant aux éclats lorsqu'il se mettait à la recherche du jouet qui était caché à l'intérieur. Il s'assoit, et ses yeux se posent sur le journal de la veille, qu'il n'a pas encore lu, laissant toujours à sa fille le plaisir de le lire en premier, avant de partir pour le lycée. Alors qu'il s'apprête à ouvrir le paquet de céréales, la cafetière l'avertit que son café est prêt. Il soupire : il n'a sorti qu'un bol ! De nouveau, il tend un bras mollasson vers le placard à vaisselle, se disant, comme chaque matin, que c'est une journée de travail qui s'annonce longue et rude qui l'attend, et qu'elle risque de l'être encore plus si son petit déjeuner ne se déroule pas à la perfection, lui procurant un sentiment de frustration qui ne le quittera pas avant de nombreuses heures à ruminer et passer ses nerfs sur ses employés.
 
Cette simple pensée lui fait l'effet d'un seau d'eau en pleine figure. Ses yeux s'ouvrent enfin complètement, effaçant les dernières traces d'un sommeil profond dont il aurait aimé ne pas sortir aussi tôt pour profiter le plus longtemps possible de la vie de rêve qu'il s'était forgée en songe. Il esquisse un sourire alors que son regard se pose sur le bol que sa fille, Alix, lui a fait de ses propres mains, pour la fête des pères, alors qu'elle n'avait que six ans. Elle en a seize, maintenant : dix longues années se sont écoulées et de l'eau a coulé sous les ponts, mais elle sera toujours son merveilleux petit bébé potelé et aux joues roses promettant qu'il est plein de vie et en bonne santé.
 
Il la revoit, comme si c'était hier, lui sauter au cou en criant “Papa ! Papa !”, ses boucles d'or bondissant autour d'elle et la faisant ressembler à un soleil. Il la revoit, comme si c'était hier, le couvrir de baisers baveux en riant parce qu'il pique à cause de sa barbe. Il la revoit, comme si c'était hier, se séparer de lui, magnifique dans sa robe à volants bleu ciel pailletée d'or, et se précipiter sur son cartable jaune et noir 101 dalmatiens, pour en sortir, trépignant à la fois d'impatience, d'excitation et de bonheur, le paquet contenant le bol qu'elle a fait elle-même avec l'aide de sa nourrice. Il la revoit, comme si c'était hier, se redresser, et, avec beaucoup de grâce dans ses gestes, mais tirant la langue de concentration, se diriger lentement vers lui, tenant le paquet comme s'il s'était agi du Calice ou de la Boîte de Pandore.
 
Penser à sa fille vient illuminer sa journée, et c'est avec un enthousiasme aussi soudain que vivifiant que, comme tous les matins, il prend le bol en question et le pose sur la table. Puis il avance jusqu'à la machine à café, qui continue de le rappeler à l'ordre.
 
- C'est bon, c'est bon, j'arrive, marmonne-t-il, la bouche encore un peu pâteuse.
 
Il remplit le premier bol de café et, comme tous les matins depuis de nombreuses années, se brûle en le faisant déborder au moment de touiller le sucre avec sa cuiller.
 
Il souffle légèrement à l'endroit de sa brûlure, où une marque rouge commence déjà à apparaître, dans une tentative désespérée de soulager la douleur. Simultanément, il lève les yeux au ciel en se disant que, lorsqu'elle serait réveillée, Alix, tout en levant les yeux au ciel, comme lui en cet instant, lui dirait, avec une tendresse infinie “C'est toujours la même chose, avec toi !”.
 
Un sourire désormais resplendissant sur le visage, il incline la boîte de céréales au-dessus de son deuxième bol. Rien ne sort. Il fait la moue et soupire à nouveau en se tapant le front  de la paume de la main : il a, une fois de plus, oublié de “faire le plein”, comme ils ont l'habitude de dire dans le langage qu'ils se sont créé avec Alix. Sans avoir pris la peine de se rasseoir, il s'empresse de boire son café : il a hâte de voir le soleil de sa vie ouvrir les yeux sur lui et esquisser un sourire apaisé, comme si aucun malheur ne pouvait jamais lui arriver parce qu'il est à ses côtés.
 
Il entre enfin, sur la pointe des pieds, dans la chambre d'Alix, qu'il ne peut s'empêcher d'appeler sa princesse, malgré ses protestations. Il s'agenouille près du lit, de manière à ce que son visage se retrouve à quelques centimètres de celui de sa fille. Avec une douceur infinie, il l'embrasse à plusieurs reprises en lui murmurant des mots d'amour, sa main caressant ses cheveux, comme il le faisait avec sa femme quand elle était encore en vie.
 
Dans la semi obscurité, les yeux d'Alix s'ouvrent et se posent sur lui : c'est comme si le soleil était entré dans la pièce, alors qu'elle ne fait pas encore jour. Il sourit, les larmes aux yeux, émerveillé par le spectacle qui se déroule sous ses yeux. Comme dans un jeu de miroir, elle lui renvoie exactement le même sourire.
Et comme tous les matins, il se laisse submerger par ses émotions : il ressent un immense bonheur d'être toujours la première personne de la journée sur laquelle Alix pose son regard, et il ne peut jamais s'empêcher de penser que Mélina, sa défunte épouse, serait extrêmement fière de la merveille aux boucles d'or qu'est devenue leur fille.
 
- Bonjour, ma princesse, murmure-t-il, la voix tremblante d'émotion.
 
Sa fille est vraiment magnifique et, plus elle grandit et plus elle ressemble à sa mère, rivalisant de beauté et de grâce avec elle.
 
Comme tous les matins, Alix se serre contre son torse et souffle en réponse :
 
- Je t'aime...
 
Avec le moment du coucher, c'est la seule fois où elle tolère qu'il l'appelle sa princesse. Et chaque fois, il aimerait que leur étreinte dure une éternité. Mais, toujours, le ventre d'Alix proteste en grondant, alors qu'ils pensaient avoir atteint le Nirvana.
 
Le rire d'Alix, mélodieux et semblant porter en lui tous les mystères de l'Univers, résonne à leurs oreilles. Victor prend alors son visage entre ses mains, plonge son regard dans le sien puis l'embrasse sur le front en fermant les yeux. Il est temps pour Alix de se lever, car le monde lui ouvre les bras et le soleil n'attend qu'elle pour se lever lui aussi.
 
D'un pas lent, déçus que ce moment de béatitude soit terminé, ils se dirigent vers la cuisine. Alors que Victor récupère le journal du matin, Alix, faussement exaspérée, les mains sur les hanches, s'exclame, comme il l'avait prédit plus tôt :
 
- C'est toujours la même chose, avec toi !
 
Elle lui fait un clin d'oeil, amusée. Elle vient de voir qu'il a renversé du café partout et a, selon toute vraisemblance, encore oublié de “faire le plein”. Comme il l'amait imaginé, elle lève les yeux au ciel et, faussement résignée, se sert un verre de jus d'orange sans pulpe. Petite fleur fragile et délicate, elle a besoin de douceur alors que la pulpe donne trop d'acidité au jus d'orange. Sur ce point, elle est également le portrait craché de sa mère, délicate mais enthousiaste, refusant de penser que le malheur et la cruauté existent.
 
En fredonnant, elle ouvre le réfrigérateur et en sort une île flottante et un yaourt à la pêche. Elle referme la porte et tend l'île flottante à son père. Contrairement à lui, qui est debout, accoudé au plan de travail, à côté de la cafetière, elle prend le temps de s'asseoir à table. Elle sourit jusqu'aux oreilles et le regarde avec des yeux de biche. Leur relation étant fusionnelle et rien ne venant jamais bousculer la routine de leur quotidien, il comprend immédiatement : elle a oublié de prendre une petite cuiller et n'a pas du tout envie de se relever. C'est à son tour de lever les yeux au ciel et d'être faussement agacé. Il s'exécute malgré tout, la mine amusée.
 
- Voilà pour ma princesse ! s'exclame-t-il en appuyant sur le mot « princesse », d'humeur taquine.
 
- Merci... répond-elle en lui lançant un regard noir, alors que son sourire resplendissant prouve qu'elle chérit ses moments de complicité avec son père.
 
Comme tous les matins, Victor est bien plus fasciné par sa fille que par son île flottante. Immanquablement, il finit toujours par en faire tomber les trois quarts sur les poils de son torse ou sur son caleçon. Ni lui ni Alix n'y font attention et, les yeux fixés sur le soleil de sa vie, il engage la conversation, alors qu'elle commence à feuilleter le journal du jour.
 
Le reste du petit déjeuner se déroule dans la bonne humeur, ni Victor ni Alix n'imaginent un seul instant que leur vie est sur le point de changer du tout au tout et que tout ce qu'ils ont connu auparavant va partir en éclats et ne sera plus qu'un lointain souvenir...

Tags : La belle aux yeux de lune - Chapitre 1

Chapitre 2. 09/12/2017

C'est mardi et, contrairement à sa meilleure amie, Mélanie, qui est dispensée de toute activité nécessitant un effort physique important jusqu'à la fin de l'année à cause de problèmes de santé, Alix termine les cours à dix-huit heures, par deux heures d'EPS. Mais Mélanie n'est pas sa meilleure amie sans raison, et, comme elle le fait tous les mardis, elle l'attend devant le lycée, un sachet de friandises à la main, alors même que le mois de décembre est arrivé, amenant avec lui les bourrasques d'un vent froid qui assèche la peau, gerce les lèvres et rend les nez rouges.
 
Elle aurait pu prendre le bus de seize heures et être bien au chaud, tranquillement allongée dans le canapé de son salon, à regarder la télévision en mangeant du chocolat, son livre de mathématiques sur ses genoux pour se donner l'impression d'être une élève studieuse, mais elle préfère de loin les moments passés avec Alix à ceux passés dans sa maison, désertée par son frère jumeau, Arthus, qui préfère passer son temps à traîner avec une bande de jeunes délinquants qui l'incitent à voler dans les magasins, à agresser des personnes âgées dans la rue et à casser des vitres et des statues à grands coups de batte de baseball simplement pour se sentir respecté et aimé par quelqu'un, pour avoir l'impression d'avoir une famille, avec un père et une mère qui veillent sur lui et l'encouragent.
 
Il faut bien admettre que leurs parents ne sont pas véritablement des exemples : leur mère passe la plupart de son temps dans des centres de désintoxication, et leur père est parti refaire sa vie au Brésil avec une blondinette de quatorze ans et à qui il a promis monts et merveilles. Ensemble, Mélanie et Arthus ont décidé de demander leur émancipation, qui leur a finalement été accordée, le Tribunal jugeant qu'ils étaient conscients de ce qu'implique une telle situation, et que leurs parents étaient irresponsables et ne leur apportaient rien de positif.
 
Quand Alix sort du lycée, essoufflée, Mélanie n'est plus là. Les mains tremblantes et bleuies par le froid, elle sort son téléphone portable de son sac pour lui demander où elle est, et remarque qu'elle a un SMS de celle-ci :
 
Mélanie : Je suis vraiment désolée, le bus est passé, et moi je n'ai pas de parents pour venir me chercher si je rate le bus ! :)
 
Alix soupire. Bien sûr, elle comprend son amie et ne lui en veut pas le moins du monde, mais elle sait qu'elle va devoir attendre au moins jusqu'à vingt heures trente, dans le meilleur des cas, pour que son père puisse venir la chercher. Elle recherche tout de même son numéro de téléphone dans ses contacts, mais elle hésite au moment d'appuyer sur le bouton d'appel. Elle n'a pas l'habitude de le déranger lorsqu'il est au travail et ne sait donc pas s'il est plus susceptible de répondre aux appels ou aux SMS quand il est à son bureau.
 
- Alix, tu ne rentres pas chez toi ?
 
Elle sursaute. C'est Monsieur Bernardin, son professeur de mathématiques, qui vient de sortir de l'enceinte du lycée, son attaché-case dans une main, ses clefs de voiture dans l'autre. Il la regarde, surpris : après dix-huit heures, il est rare que les élèves s'attardent devant l'établissement, qui ne leur évoque que devoirs à faire et heures de colle, surtout dans le froid mordant du mois de décembre !
 
Alix, que son père a bien élevé, range son téléphone et regarde son professeur dans les yeux pour lui répondre :
 
- J'ai raté le bus, et personne ne peut venir me chercher avant vingt heures trente, explique-t-elle, sachant pertinemment que son père, malgré toute la bonne volonté du monde dont il fait preuve, ne pourrait pa se libérer de ses engagements pour venir la chercher le plus rapidement possible, et qu'il lui demanderait d'aller s'installer dans un café pour l'attendre.
 
Alors qu'elle parle, une bourrasque de vent la fait frissonner. Monsieur Bernardin ne répond pas immédiatement et se détourne d'elle, si bien qu'elle croit un instant qu'il va partir sans rien dire. En réalité, il s'est retourné pour aller ouvrir la portière avant, côté passager, de sa voiture.
 
- Viens. Tu vas attraper froid, souffle-t-il d'un ton autoritaire qui ne lui est pas coutumier.
 
De tout l'établissement, il est le professeur qui se soucie le plus de ses élèves et de leur bien-être. Il ne leur dit pas à tout bout de champ de bien travailler et de penser à leur avenir, il pense aussi à leur présent et essaye de faire d'eux des êtres accomplis et épanouis autant dans leur vie familiale et sentimentale que dans leur vie professionnelle. Et il ne compte pas laisser Alix attendre deux longues heures dans le froid, la nuit tombant, seule et livrée à elle-même !
 
Sans hésiter un seul instant, Alix monte dans la voiture et le remercie dans un murmure. Il sourit sans rien répondre et ferme la portière. Il contourne le véhicule et gagne la place du conducteur. Il tourne la clef sur le contact, enclenche les essuie-glaces et allume le chauffage avant de se frotter énergiquement les mains l'une contre l'autre. Il attend quelques minutes que la température augmente dans l'habitacle et que le verglas du pare-brise s'en aille assez pour lui permettre de bien voir la route.
 
Alix, elle, est plongée dans le silence, ne sachant pas quoi dire et ne voulant pas remercier son professeur avec une insistance trop exagérée qui la présenterait comme ridicule plus que comme reconnaissante et bien éduquée.
 
- Tu habites où ? demande-t-il, la faisant sursauter.
 
Elle lui indique l'adresse, tout en lui assurant qu'elle connaît bien la route et qu'elle pourra lui indiquer l'itinéraire à prendre lorsque celui-ci la regarde avec deux grands yeux ronds, parce qu'il ne connaît même pas le nom du village qu'elle prononce.
 
Alix pensait que le trajet se ferait dans un silence total, mais c'était sans compter sur l'altruisme légendaire de son professeur, qui ne peut pas aller contre son besoin irrépressible d'aider les gens à se construire une vie saine, heureuse et épanouie. L'impossibilité d'Alix à être récupérée devant le lycée par quelqu'un l'a alarmé, et il se fait un devoir d'en savoir plus sur sa situation familiale.
 
Cependant, c'est sans gêne et sans méfiance qu'Alix répond à toutes les questions qui lui sont posées. Il n'y a pas de professeur plus apprécié que Monsieur Bernardin dans tout l'établissement, et elle ne changerait de professeur de mathématiques pour rien au monde. Non seulement, son niveau dans la matière est passé du néant à l'excellence, mais en plus, il a toujours été à l'écoute de ses besoins et lui a appris l'estime de soi et la confiance en ses capacités. Elle l'admire secrètement depuis le début de l'année : il voit en chacun son potentiel et l'aide à révéler ce qui le rend unique et exceptionnel. Il est le seul qui l'a encouragée à poursuivre ses rêves et à vivre ses passions. Lorsque, sur la fiche qu'elle a remplie en début d'année, elle a exprimé le souhait de devenir menuisière, il a été le seul à ne pas avoir tenté de la forcer à faire des études supérieures en arguant que, quand l'on est intelligent comme elle l'est, on ne met pas sa vie en l'air en arrêtant ses études.
 
Arrivée devant chez elle, Alix, sa bouche enfouie dans son écharpe alors que ses mains tournent la clef dans la serrure de la porte d'entrée, ne peut s'empêcher de sourire : Monsieur Bernardin attend patiemment qu'elle soit à l'intérieur de la maison et qu'elle se soit fermée à clef.
 
Alors qu'elle se rend dans la cuisine, elle l'entend lâcher un juron : à cause du froid, sa voiture a calé. Il doit s'y prendre à plusieurs reprises pour réussir à la faire redémarrer. Alix ne peut retenir un éclat de rire : pas une seule fois auparavant elle ne l'avait entendu juré. Il est d'un calme Olympien que même les dieux n'ont pas toujours, et malgré le fait qu'elle a bel et bien entendu les noms d'oiseaux qu'il a prononcés, elle ne parvient pas à se dire qu'ils sont sortis de sa bouche.
 
Elle regarde la voiture s'éloigner puis, avec un soupire, se lance dans la préparation du plat favori de son père : la crêpe aux champignons.
 
Pendant que la pâte à crêpes repose, elle commence la rédaction de son devoir de français tout en envoyant des SMS à Mélanie.
 
Alix : Mémé ?
 
Mélanie : Oui, quoi ?
 
Alix : Tu es bien rentrée ? Tu fais quoi ?
 
Mélanie : Oui, je sors en boîte avec Arthus ce soir. Ethan sera là ! ♥♥♥
 
Mélanie : Et toi ? Toujours devant le lycée ? :'(
 
Alix : Fais-toi belle ♥♥♥
 
Alix : Non, j'ai eu de la chance !
 
Alix : Tu devineras jamais qui m'a ramenée !
 
Très vite, Alix, contaminée par l'excitation croissante de sa meilleure amie, oublie le trajet dans la voiture de son professeur, sans savoir que cet instant, qu'elle pensait insignifiant, avait déjà changé le reste de son existence.

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Fiction 3 : La Croqueuse de Ciel. 14/11/2017

 Melba n'a rien d'ordinaire, même pour un Ange. Bien malgré elle, elle en fait   voir de toutes les couleurs à ses confrères. En effet, elle est boulimique, et cela   pose un énorme problème : dominée par ses pulsions et son besoin viscéral de   manger, elle a commencé à croquer dans les nuages, creusant de nombreux   cratères dans le Ciel. Et voilà que ses compagnons de fortune ne sont plus   capables d'éviter tous les trous formés dans les nuages et tombent sur Terre. Le   Ciel n'est plus un lieu sûr et paisible, et Adam, l'Ange Originel, décide de   renvoyer Melba sur Terre pour lui permettre de se soigner et de réparer ses   fautes.
 
 
 
  
 Tome I : Les Larmes d'Océane.

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